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Fleau.world, t.1 Conception
 
© Dargaud - 2003
  Lire la chronique bédienne
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Interview
Jean-David Morvan |



Avec 14 signatures de scénario en 2003, dont une grosse moitié de nouvelles séries, Jean-David Morvan est l'auteur le plus prolifique de l'année passée (les bédiens ont compté : Johan Sfar s'est fait griller). Profitant de la sortie du premier tome de Fleau.World chez Dargaud, les bédiens sont allés tâter la bête !
(Interview réalisée le
01 déc. 2003)
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 Bonjour Jean-David ! Nous entrons directement
dans le vif du sujet via un listing un peu particulier : TDB
1, Sillage 6, Cycles de Tschaï 4 &5, Al Togo 1, Troll 4, La Mandiguerre
2, Lord Clancharlie 1, Je suis morte 1, Jolin 1, Reality show 1,
Merlin 6, Zorn et Dirna 2, Fleau World 1… Jean-David, y-a t-il
une bd que tu n'as pas scénarisée cette année ? [NOTA : sans compter
: Nomad, HK, 7 secondes, La quête des réponses, qui n'ont
pas vu de nouvelle parution cette année]

Jean-David Morvan (JDM) : Oui ! Celles de Sfar et de Trondheim
!
De mémoire de bédien,
on n’a jamais vu ça ! Tu as battu le record de l’auteur
de BD qui a signé le plus grand nombre de scénarios
en 1 an (14 tomes). Vas tu essayer de battre ton propre record l’année
prochaine ?

JDM : Oui, de fait, je risque de le battre, mais cela dépend
des dessinateurs. Cela dit, on devrait moins voir mon nom à
l’avenir, même si je ferai autant sinon plus d’albums.
Dans certains cas, que mon nom apparaisse sur certaines BD prouve
que je suis capable de faire autre chose. Mais en général,
mon but est juste de raconter le plus d’histoires possibles.
Tout simplement. Pas d’être cité partout, ou
d’apparaître en gros sur la couverture d’une BD.
Troisième question et déjà
la plus débile : de toutes les séries que tu scénarises,
laquelle est ta préférée ? Laquelle souhaites-tu
arrêter ? As-tu encore des idées pour en créer
d’autres l’année prochaine ou vas-tu juste faire
progresser les histoires actuellement en place ?

JDM : Euh… Je ne peux pas répondre à cette
question : je ne fais pas de séries "alimentaires".
Je choisis donc de scénariser mes histoires. Elles sont plus
ou moins réussi, certes, mais j’y prends toujours autant
de plaisir sur le moment. En fait, ce qui m’amuse dans ce
travail, ce n’est pas d’écrire. J’aime
trouver des concepts, définir des personnages. Ensuite, je
cherche un dessinateur et ensemble, on imagine ce qu’ils vont
vivre, les surprises du scénario, etc. Après cela,
j’aimerais pouvoir penser à autre chose. Hélas,
à ce stade, je n’en suis qu’au début du
boulot. J’aimerais beaucoup éviter le travail journalier
et fastidieux qui m’intéresse moins. Je me force donc
à ne pas commencer trop de séries en même temps,
sinon je ne peux plus suivre tout en parallèle. Mais j’ai
toujours pleins d’autres idées dans la tête !
A part Sillage dont le succès
n’est plus à prouver, quel est selon toi la BD (que
tu scénarises) qui a le plus fort potentiel ? (Attention,
loin de nous toute considération commerciale : on parle juste
du potentiel narratif !) ?

JDM : Toutes mes séries ont un fort potentiel narratif,
sinon, je ne les ferais pas. Un titre récent à bien
branché le public : Je suis morte, chez Glénat,
dans la collection Loge Noire. Cette BD est très abordable,
très simple à appréhender car elle est très
humaine. Mais dans 2 tomes, ce sera fini. Autre exemple : Zorn
et Dirna, est la série ou je peux le plus me lâcher.
J’y malmène un peu le public. J’aime le faire
réagir. Je prépare également une série
au Japon qui sera bien trash, avec un japonais au dessin. On verra
ce que ça donne. Al’togo a également
un bon potentiel. Le dessin est très graphique, le héros
est un black. Je voulais toucher un large public comme pour XIII
ou IRS, mais avec une histoire tout de même plus intimiste.
A propos de cette série, le tome 2 est terminé et
après nous ferons une histoire en deux tomes. Et une anecdote
rigolote : pour le premier album, je m’étais gouré
dans le comptage des pages. C’est pour cela qu’on a
rajouté un teaser final. Et finalement c’est une idée
qu'on trouve sympa et qu’on va reprendre dans les prochains
albums.
La plupart de tes albums sont repérés
par la critique et encensés par le public. Tu n’as
pas peur d’attraper la grosse tête ?

JDM : J’ai une casquette et un bonnet qui me servent de
mètre étalon ! Plus sérieusement, c’est
difficile à dire. Mais je travaille à Reims, notamment
avec Buchet, Savoia, Labouret, Christian Lerolle et Lefebvre. On
ne traîne pas trop dans les expos, les lancements presse,
les vernissages parisiens. On fait notre métier, tout simplement,
et on le fait en s’amusant. Etant loin de Paris, je pense
être loin de toute l’agitation qui peut exister dans
ce milieu. Donc non, je ne pense pas avoir la grosse tête,
par la force des choses.
Tu as commencé en tant que dessinateur
– tes études, du moins, car finalement tu n’as
pas dessiné grand chose :) – et résultat : tu
es le scénariste le plus prolifique de l’année.
Tu as une excuse ? Y-a t-il des chances pour qu’on revoit
un jour Morvan au dessin ?

JDM : J’ai un seul dessin publié. Dans Sillage
2, j’ai dessiné une tête de tigre. J’ai
aussi fait une Nävis couchée dans les pattes de son
tigre dans un extra de Sillage. En fait, je suis un peu fainéant.
Je ne veux pas passer un an sur le même truc. Aujourd’hui,
je peux passer d’une série à l’autre.
Par exemple, je travaille au rythme de 6 à 8 planches par
jour. Je vais donc vite. Vu comme cela, ça peut même
paraître bâclé. Mais il faut bien voir que j’ai
tout dans la tête et que, quand je m’y mets, je n’ai
plus qu’à coucher les choses sur la papier. Par exemple,
pour Zorn et Dirna, j’avais l’idée en
tête depuis 12 ans, et j’ai écrit le tout en
15 jours. Alors on peut dire que je l’ai fait en 15 jours,
mais aussi en 12 ans et 15 jours….
La grande majorité de tes scénarios
appartiennent au genre science-fiction. Pourquoi ?

JDM : Dans le tome 6 de Sillage, on m’a reproché
d’être un peu léger sur le féminisme,
mais faire un exposé sur le féminisme, ce n‘est
pas mon but. Si on veut se renseigner sur le sujet, il existe des
essais. En 14-18, la situation qu’on a décrite était
celle des femmes, à l’arrière pour préparer
les armes de guerre. On a compressé pour aborder le sujet,
mais c’est tout. En fait, j'aime tous les styles, et j’aimerais
amener les gens à lire des BD différentes.
Comment choisis-tu les dessinateurs
avec lesquels tu travailles ?

JDM : Je les choisi autant qu’ils me choisissent. Mes
critères sont simples. On doit bien s’entendre et être
sur la même longueur d’onde à propos du scénario.
L’expérience m’a apporté un seul avantage
: je me rends compte plus vite si oui ou non ça va coller.
Ca me permet d’éviter de perdre trop de temps.
A présent, quelques questions
sur les séries que tu scénarises.
Es-tu amoureux de Nävis ?

JDM : Je ne peux pas en être amoureux : elle ressemble
trop à Buchet ! Faites un essai : décalquer là,
rajoutez lui des moustaches, un peu de ride, c’est lui tout
craché !
Le titre de Sillage tome 5 a
posé quelques problèmes d’indexation aux bédiens.
On imagine qu’on n’est pas les seuls ? Tu as des anecdotes
? Tu pourrais nous le prononcer ?

JDM : Guy Delcourt ne voulait pas de ce titre… car il
posait des problèmes d’indexation ! Nous, ça
nous amusait. On a travaillé au corps Delcourt, puis c’est
passé. Je trouve cette idée super marrante ! Et puis
ne me demandez pas de le prononcer, il faut 4000 cordes vocales
et 3 bouches pour pouvoir le faire…
Pourquoi Nävis est-elle la dernière
représentante de la race terrienne ? Que s’est-il passé
pour que l’humanité tombe si bas ?A t-on des chances
de le découvrir un jour ?

JDM : Ce n’est pas la dernière, mais pour l’instant,
c'est la seule. Et encore, on sait déjà qu’il
y en a d’autres, si vous avez lu attentivement le tome 2.
Dans le 8e album, on verra plus d’humain, c’est promis
! A propos de cette série, le premier tome a bénéficié
d’une sorte de grâce. Cela a donné un coté
décalé, voire comique. Pour le tome 2, l’idée
était bonne mais elle a été mal développée.
Le 3 n’était pas aussi drôle, mais ce n’était
pas le but. En fait, ce n’est pas facile, voir impossible,
de faire du décalé maintenant. Il n’y a plus
trop de place à cet esprit car l’évolution de
Navis est dure. Personnellement, à sa place, je me serai
suicidé il y a longtemps !
Sur planetebd, on aime de moins en moins
Sillage, mais de plus en plus Morvan. Tu as une explication
?

JDM : Sillage va plaire à de plus en plus de monde.
Parallèlement, ça plaira de moins en moins à
ceux qui l’ont connu depuis le début. C’est l’effet
série qui veut ça, c’est normal. Pour les Beatles,
c’est pareil. Les fans disent qu’après le premier
album, ce n’est plus pareil. Moi, j’aime beaucoup les
tomes 3 et 5 de Sillage, bien que ce ne soit pas du génie.
En plus, le fait que cela fonctionne oblige les gens à prendre
position.
Pourquoi te lancer dans une nouvelle
adaptation de L’homme qui rit de Victor Hugo, alors que de
Felipe a déjà réalisé un superbe one-shot
chez Glénat ? Tu as encore des choses à dire sur le
sujet ?

JDM : J’adore le one-shot de Felipe et j’adore le
roman de Victor Hugo ! Mais pour moi, Felipe n’a donné
une vision de cette œuvre qui n’est pas la mienne. Lui
a voulu résumer l’Homme qui rit en 60 pages.
Personnellement, je souhaite en faire 4 tomes. J’ai envie
de reproduire la structure du roman, qui est très compliquée,
mais en essayant de la rendre plus accessible. J’ai ramené
des personnages qui apparaissent à la fin du roman en début
de BD, pour que ce soit plus compréhensible. J’ai d’ailleurs
osé ce que Victor n’avait pas fait : faire parler les
compra-chicos dans un langage fait de 3 langues différentes
! Au final, le premier tome aurait pu être mieux. Les couleurs
ne sont pas narratives, il y en a trop, elles n’aident pas
à la lecture. C’est dommage car Nicolas Delestret est
super doué mais sa mise en couleur gache un peu ses magnifiques
qualités. Sur ce plan, la fin de l’album est déjà
beaucoup plus forte que le début. Le problème, c’est
que la couleur a été effectivement faite trop vite
à la fin, pour que l’album puisse sortir a temps. On
n’a pas eu le temps de fignoler...
Avec le Cycle de Tschaï,
c’est ta deuxième adaptation d’un roman en BD.
C’est un exercice que tu apprécies particulièrement
? Quels sont les autres romans que tu aimerais bédéizer
?

JDM : Pour un scénariste, c’est très formateur
de décortiquer une histoire. J’ai une narration habituellement
plus destructurée. Le cycle de Tchai est assez linéaire.
Pour le prochain Merlin, j’ai essayé de reproduire
ce schéma. Actuellement, mon projet de manga, dont je vous
ai déjà parlé, est en fait une adaptation de
Peter Pan. Le roman originel est incroyablement violent
: quand les amis de Peter Pan sont trop vieux, il les tue. Vous
le saviez ? J'aime la version de Loisel, mais pour moi, ça
n’est pas Peter Pan. J’ai donc décidé
de m’y atteler, de prendre les thématiques du roman
et de les projeter dans le futur. On verra ce que ça donne
auprès des lecteurs.
Pourquoi avoir changé de couverture
au dernier moment pour Fleau.World ?

JDM : Nous n’étions tout simplement pas content
de la première couverture. Dargaud ne la sentait pas non
plus. Celle-ci a le mérite d’être plus visuelle.
L’idée de la première était bonne en
soi mais il faut avouer que la nouvelle est plus réussie.
C’est une impression, ou dans Fleau.World,
Matteo ressemble un chouillas à Karl (de HK), et Xalca
à Nävis (de Sillage) ?

JDM : Pardon, mais les personnages sont plus différents
qu’ils n’y paraissent ! Xalca ne réagit pas comme
Nävis. Elle rêve de quelque chose d’autre mais
elle connaît le reste du monde puisqu’elle y a accès.
Nävis, elle, ne sait pas ce que sont les humains. Elle invente
donc et imagine… Quant à Mateo, il est plus français
que Karl. Si il ne veut pas bosser, il ne travaille pas. Il a une
vie cool : il drague facilement. Karl lui est handicapé.
Ce qu’ils vont vivre va les éloigner l’un de
l’autre.
A quand les prochains HK et
7 secondes ? On va enfin savoir ce qui menace la planète
dans le prochain tome de 7 secondes ?

JDM : Pour HK, j’ai
un peu lâché l’affaire. On avait travaillé
la trame ensemble jusqu’à la fin. Le dessinateur peut
donc s’en sortir tout seul sans problème. Pour 7
secondes, le prochain album est prévu pour mars prochain.
Je voulais raconter cette histoire depuis longtemps, avec Buchet.
Mais Gérald est un dessinateur incroyable ! Il est très
bon dans les expressions. Il a eu le courage de ne pas se consacrer
à une BD d’action, qui aurait pu présenter pour
lui un plus grand amusement. Ce qui m’intéresse dans
cette série, c’est surtout la réaction des protagonistes
face à la situation. J’ai
même failli ne pas dévoiler le fin mot de l’histoire,
mais j’ai finalement cédé. Vous saurez donc
tout à l’issue des 5 tomes.
Si tu étais un bédien,
quelles seraient les BD que tu aimerais faire découvrir aux
terriens ?

JDM : La plus terrible, c’est « La honte »,
chez Vent d’Ouest, de Jim. Le second tome a un dessin magnifique
et une mise en couleur époustouflante. En plus, la BD est
super drôle, sur un sujet qui n’est à priori
pas censé l’être. Sinon, en général,
j’adore le travail de Bézian, dans la Classe des
morts, par exemple. C’est tellement particulier que ça
ne marche pas forcement, mais son travail est formidable.
Si tu avais le pouvoir cosmique de te
téléporter dans le crâne d’un autre auteur
de BD, chez qui aurais-tu élu domicile ?

JDM : Chez Jodorowsky : ça doit
être un beau bordel ! Cet auteur m’inspire beaucoup.
Il a une tonne d’idées par album et il se permet même
parfois d’en laisser de côté.
Un grand merci, Monsieur Jean-David
Morvan !
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