interview Comics

Bernard Khattou

©Glénat édition 2016

À l'origine de la création des Requins Marteaux, Bernard Khattou s'est baladé des années durant dans des registres très variés de bande dessinée. Dernièrement, l'albigeois s'est essayé à un genre très différent avec Sunlight et Bikini Atoll, deux récits horrifiques en noir et blanc, et au format comics. Collaborant sur ces deux titres avec le prolifique Christophe Bec, le dessinateur a parfaitement su mettre en scène la peur de ses personnages, parvenant même à faire frissonner le lecteur. Présent à la Paris Comics Expo, nous avons profité de l'événement pour questionner Bernard Khattou sur son parcours et ses derniers titres.

Réalisée en lien avec les albums Bikini Atoll, Sunlight
Lieu de l'interview : Paris Comics Expo

interview menée
par
5 mai 2016

Bernard Khattou Sunlight Glénat Flesh & Bones Bonjour Bernard Khattou, peux-tu te présenter et nous dire comment tu es arrivé dans le monde de la bande dessinée ?
Bernard Khattou : Je n'ai pas fait d'école spécifique, j'ai débuté en faisant un petit fanzine avec les copains. On a monté une association, on s'est auto-édité et on a créé un truc qui s'appelait les Requins Marteaux. On s'est mis à faire des bouquins jusqu'à ce que chacun vole de ses propres ailes. J'ai appris sur le tas.

Tu as illustré pas mal d'histoires dont même des politiques !
Bernard Khattou : Je suis une immense feignasse. Pour Sunlight, c'était la première fois que je faisais un dossier pour voir des éditeurs. Le téléphone sonne et j'ai toujours accepté ce que l'on me proposait. J'ai un copain qui m'a appelé en me disant qu'un ami cherchait un dessinateur pour une BD politique. J'ai dit « pourquoi pas ». On m'a dit qu'il fallait que ce soit avec un trait franco-belge, à la Largo Winch. C'est très loin de mon univers et de ce que j'aime, c'est pour ça que je signe d'un autre nom : Frisco. Je ne savais pas qu'en Belgique, c'était un nom de glace ! J'ai été signé à Bruxelles une fois et ça les faisait marrer.

Parlons de Sunlight. Comment es né ce projet et comment as-tu rencontré Christophe Bec, ton scénariste ?
Bernard Khattou : Je faisais Elysée République et en même temps je faisais L'agence avec Jean-Claude Bartoll. Benoit Mouchard est arrivé chez Casterman et ce genre de titres est passé à la trappe. J'étais en train de travailler sur les suites des deux séries et je me suis retrouvé le bec dans l'eau en l'espace de quelques jours. Christophe Bec et moi habitons tous les deux à Albi, nous nous voyons souvent et je lui ai demandé qu'il me file quelque chose (rires). Il m'a dit qu'il n'avait rien hormis un truc qu'il voulait faire en court-métrage mais qui n'avait pas pu se faire, faute d'argent. Christophe m'a proposé de l'adapter en BD et on a monté le dossier jusqu'à ce que Philippe chez Glénat accepte et imagine même une collection avec notre titre.

Bernard Khattou Sunlight Glénat Flesh & Bones Comment as-tu choisi ton approche graphique pour Sunlight ?
Bernard Khattou : J'étais à fond dans la lecture de Walking Dead et je me disais que c'était trop bien à lire. Je lisais du Brubaker, du Garth Ennis. Ce sont des lectures hyper jouissives. J'ai dit à Christophe que je ne voulais pas refaire du franco-belge grand format et 46 pages. Il était partant pour essayer de faire un découpage différent. Il avait Anna qui était un album un peu dans un format roman graphique. Il a très vite trouvé ses marques et a adoré car il avait plus de place pour mettre ce qu'il voulait en terme d'histoire. On est parti sur cette idée de Walking Dead.

Cette collaboration a si bien fonctionné qu'une seconde était annoncé à la fin d'album avec Bikini Atoll !
Bernard Khattou : À l'origine, ça ne devait pas être moi mais Jean-Jacques Dzialowski. Il n'a pu le faire et j'ai sauté dessus. Après Sunlight, j'avais envie de faire un second album dans ce format. Philippe voulait créer la collection mais il ne voulait que tous les titres soient des mêmes auteurs (rires). La collection Bec-Khattou (rires). J'étais partie sur autre chose avec Fluide Glacial et puis j'ai redemandé, j'ai fait un essai et c'était bon !

Les deux récits empruntent à un registre différent de l'horreur. Sunlight a ce côté oppressant que l'on peut retrouver dans le film The Descent. Bikini Atoll a un aspect plus brutal, à la colline a des yeux. Quels ont été vos inspirations sur ces titres ?
Bernard Khattou : Le cinéma évidemment. J'ai pensé à The Descent durant toute la création de Sunlight. Pour Bikini Atoll, l'univers a beau être ouvert, on ne peut partir. C'est ce que l'on a dans La colline a des yeux en effet ou dans Massacre à la tronçonneuse. On a beau s'enfuir, on se retrouve toujours au point de départ. Dans The Thing aussi. C'est le principe du slasher. Les gens sont enfermés dans un endroit assez ouvert.

Entre Sunlight et Bikini Atoll, le décorum est très différent. As-tu fait des recherches spécifiques ou Glénat t'a envoyé sur place ?
Bernard Khattou : (rires) On parlait de Largo Winch tout à l'heure etBernard Khattou Sunlight Glénat Flesh & Bones j'ai entendu que Philippe Franck se rendait sur place pour prendre des photos. Aujourd'hui, on n'a plus d'excuse avec Google. L'île de Bikini est disponible en photos sous tous les angles. Il y a des reportages. On y voit tous les lieux de la BD d'ailleurs !

Christophe Bec est un auteur complet. Cela est-il gênant lorsqu'il n'a qu'une seule casquette, en l’occurrence celle de scénariste ?
Bernard Khattou : Pas du tout. Au contraire, il a vraiment ce côté scénariste sur Sunlight et Bikini Atoll. Il m'a conseillé trois ou quatre fois sur les deux titres mais c'est tout. Il y a une récurrence chez moi qui est que j'ai du mal à tenir mes visages du début à la fin d'un titre. Christophe a méthode qui consiste à réaliser un shooting photo. Il convoque des modèles et prend des photos. Sur Bikini Atoll, j'ai procédé ainsi et les gens trouvent la lecture super fluide. Il y avait parfois certains albums où on me disait qu'on ne savait pas qui était le personnage à la fin (rires). Ou alors il faut faire du Graton et avoir juste des coupes de cheveux différentes (rires).

Du coup, vous allez collaborer de nouveau tous les deux ?
Bernard Khattou : nous sommes partis sur autre chose avec Christophe, sur un Aéropostale. Ensuite, je veux refaire ce genre de bouquin. C'est trop jouissif. À la fin de Bikini Atoll, il y a une montée en rythme et les scènes d'action je les dessinais plus vite moi aussi tellement j'étais dedans, ça ne m'était jamais arrivé avant.

Aurais-tu envie de réaliser seul un album de ce genre ?
Bernard Khattou : Oui je pourrais mais je n'arriverais pas à amener ce que Christophe apporte. Il va dans des endroits où il a besoin de documenter. Il a de très bons dialogues alors que moi j'irai dans des lieux communs. C'est pour ça qu'un scénariste c'est vachement bien.

Si tu avais le pouvoir métaphysique de visiter le crâne d'un autre artiste pour en comprendre le génie, qui irais-tu visiter ?
Bernard Khattou : Richard Corben ! Parce que personne n'a été capable de comprendre Corben. Je ne suis pas sûr qu'il puisse expliquer comment il fait. Personne n'est capable d'expliquer son système de couleurs. Sur Den par exemple, il y a toujours des gens qui disent qu'il faisait de la séparation de couleurs sur des claques différents. D'accord, mais après ? Je continue de lire tout de lui et c'est toujours incroyable. Son Hellboy est incompréhensible. C'est un dessinateur pur. Son Luke Cage est magnifique. Personne ne dessine les blacks mieux que lui. Il a cette espèce d'anatomie caricaturale sur tous ses personnages, avec des grosses lèvres, des grandes oreilles. Bigfoot est génial. Il arrive à te faire flipper sur La maison au bord du monde. Faire rire c'est super dur en BD, faire peur l'est tout autant.

Merci Bernard !

Remerciements aux éditions Glénat et à Fanny Blanchard pour l'organisation de cette rencontre.

Bernard Khattou Bikini Atoll Glénat