interview Comics

John Mueller

©Délirium édition 2015

Quasiment inconnu en France jusqu'à présent, John Mueller travaille pourtant dans l'industrie des comics et du jeu vidéo depuis une vingtaine d'années. C'est avec Oink que nous découvrons cet artiste talentueux. C'est en 1995 que l'auteur a pour la première fois imaginé les aventures de cet homme-cochon qui cherche à se libérer du joug d'une société ultra-capitaliste, esclavagiste et oppressante. L'artiste est revenu dès 2013 sur son récit et l'a entièrement remanié pour offrir aux lecteurs une expérience visuellement incroyable. C'est par le biais des éditions Délirium que nous avons pu questionner John Mueller sur ses deux activités, le retour de Oink et sur son futur.

Réalisée en lien avec l'album Oink - Le boucher du Paradis
Lieu de l'interview : Le cyber espace

interview menée
par
9 mai 2015

Bonjour John Mueller, peux-tu te présenter ?
John Mueller : Je suis un vétéran avec 20 ans d'expérience dans les industries du comics et du jeu vidéo. Je suis surtout connu dans le domaine des comics pour être l'auteur de Oink et en tant que directeur artistique dans les jeux vidéos. J'ai travaillé sur la franchise Darksiders avec Vigil Games, Tabula Rasa avec NC Soft et Unreal Tournament avec Epic Games, pour en citer quelques uns. Je travaille actuellement sur un projet qui est un jeu financé via Kickstarter et qui s'intitule Bedlam. J'aime l'idée de me laisser porter par mes projets et de ne pas être lié à un domaine particulier. Pour moi, tout ça, c'est de l'art et j'apprécie de pouvoir travailler au sein des deux médias . J'ai commencé en 1993 en réalisant des couvertures pour le Swamp Thing de DC Comics et mon premier job dans les jeux vidéos a consisté à travailler sur Planescape pour Black Isle Studios.

Quelles sont tes influences ?
John Mueller : Graphiquement, Frank Frazetta, Mœbius, Simon Bisley, Phil Hale, Frank Miller... J'ai grandi avec 2000AD ainsi que d'autres titres européens, par conséquent j'ai tendance à être plus sensible au genre d'histoires qu'on pouvait trouver dans Métal Hurlant.

En voyant sur le net des pages de l'ancienne version de Oink, cela m'évoque un peu Simon Bisley... Ai-je tort ?
John Mueller : Oui, c'est sûr. Simon m'a beaucoup influencé, quand j'étais plus jeune. Je ne peux pas définir mon dessin aujourd'hui mais en ce qui concerne la ressemblance avec le style de Simon au début des années 90, je crois m'en être définitivement écarté. Comme beaucoup d'artistes, je crois que j'ai imité de nombreux autres illustrateurs jusqu'à ce que mon propre style se développe et mature.

Avant de parler uniquement de comics, peux-tu nous parler de ton expérience dans le monde du jeu vidéo ? Quelle est ta plus grande réussite dans ce médium ?
John Mueller : Bedlam, mon dernier projet en date, est à coup sûr ma plus grande réussite. Le projet a débuté sous la forme d'un RPG que j'avais créé avec des amis quand j'avais 14 ans et c'était vraiment ma toute première création. C'est incroyable de travailler sur quelque chose que l'on visualise si clairement dans son esprit. Travailler sur ce jeu ne requiert pas d'effort et je ne m'arrête jamais longtemps sur la définition de tel ou tel point... C'est une partie intégrante de mon être.

En France, nous ne te connaissions que très peu avant la sortie de OINK. Qu'as-tu fait en marge de cet album ?
John Mueller : Je n'ai pas fait beaucoup de travail sur commande, dans le domaine des comics. J'ai réalisé quelques couvertures pour Swamp thing, Judge Dredd, The Crow... Principalement des couvertures, pendant ma vingtaine. Pendant ma trentaine, j'ai surtout essayé de fonder mon propre studio de jeux vidéos. Ma première tentative en la matière a été Outlaw Studios, financé par UbiSoft, en 2002. Ça n'a pas fonctionné mais j'ai emmené avec moi la majeure partie de mon équipe pour travailler sur d'autres projets ici, à Austin. Il m'a fallu 10 années avant de pouvoir tenter à nouveau de fonder mon propre studio, avec Skyshine Games.

Venons-en à Oink. Comment as-tu imaginé cette histoire ?
John Mueller : J'ai été inspiré par la période durant laquelle j'ai travaillé pour le système éducatif, dans le public. Oink parle de mon échappée de ce système et de comment je suis parvenu à trouver ma propre voie.

La religion a une part importante dans ton récit. Penses-tu que celle-ci est responsable des maux de la société actuelle ?
John Mueller : La religion n'est rien d'autre qu'un moyen pour convoyer une idée. On a toujours la possibilité d'effectuer nos choix mais, malheureusement, si on retirait la religion de l'équation, je crains que les choses ne soient bien pires. Dans Oink, ce n'est pas la religion, le problème, mais les gens qui l'administrent. En réalité, la religion accomplit beaucoup d'actions humanitaires dans des contrées dont aucun gouvernement ne semble se préoccuper, tel que l'Afrique. Je pense que la source des maux de notre société, c'est le manque d'éducation. Je crois que si on répare le système éducatif, on donne alors à l'humanité sa plus belle opportunité de s'améliorer. C'est l'ignorance et notre manque d'éducation qui nous rendent intolérant vis-à-vis des croyances d'autrui.

D'où t'est venu l'idée d'avoir des hommes-cochons ?
John Mueller : Les cochons sont une formidable allégorie des humains et de la manière dont ceux-ci se regroupent, mus par des forces les dépassant. Au lycée, je me sentais vraiment comme un cochon à l'abattoir. J'avais l'impression que dès ma sortie, je serais découpé en morceaux et jeté dans la grande machinerie qu'est la vie moderne, un peu à la manière des Pink Floyd avec « Another Brick in the Wall». À la base, Oink ne comportait que des personnages hybrides. Il y avait des factions telles que les Vermines, les Fauves, les Oiseaux et la Ferme. Mais l'ensemble était vraiment difficile à mettre en place au sein d'une narration. Je crois bien qu'à l'époque, vers 1992, je venais de lire Sin City et Judgement on Gotham. J'ai donc repensé le récit en mettant en scène un seul héros confronté à un régime corrompu. Ainsi, j'ai pu placer toutes les références que j'avais en tête – Orwell, Pink Floyd, Bisley, Miller – tout en basant l'ensemble sur mon expérience personnelle.

Dans Oink, nous découvrons des humains particulièrement cruels, obligeant les hybrides à tuer des cochons. Faut-il y voir une réflexion particulière sur la condition humaine ?
John Mueller : C'est représentatif de certaines personnes, en tous cas. Je pense que le monde est dominé par des individus qui se contente de prendre ce qu'ils veulent sans s'inquiéter des éventuelles conséquences. C'est difficile de décrire le monde et son état actuel. J'espère que des jours meilleurs vont arriver. Je pense que plus on se considère chacun en tant qu'individu, le mieux c'est. Je n'aime pas les généralisations et livrer un commentaire sur la condition humain, dans sa globalité, ça m'est difficile. Je connais des gens merveilleux et les monstres que l'on peut voir aux informations, ces monstres ne font pas partie de ma vie.

Oink est sorti une première fois en 1995. Aujourd'hui, nous découvrons une version remaniée par tes soins. Combien de temps as-tu mis à retravailler chacune des planches ?
John Mueller : Ça a été un projet de longue haleine, principalement en raison du fait que personne ne le finançait et que, donc, je ne pouvais y consacrer que mon temps libre. Et j'en avais peu. J'ai démarré le projet en 2009 mais j'avais commencé à le concevoir dès 2004.

Tu as utilisé le numérique pour revisiter Oink. Est-ce que cela te permet d'envisager d'autres comics dans les années à venir ? Aurais-tu envie de revenir sur Oink ?
John Mueller : C'est l'idée. Si ça se concrétise, je l'annoncerai sur Kickstarter. Les gens peuvent souscrire à ma newsletter, sur mon site web, afin de pouvoir être informés de l'aboutissement de ces projets. J'ai dans mes cartons deux histoires qui ont déjà un script. Oink : Blood & Circus revisite l'histoire d'origine mais d'une manière complètement différente, pas comme Le Boucher du Paradis. Il y a aussi Oink : City of Loons. Ces histoires à venir se déroulent dans Bedlam, un monde situé au-delà des murs de Paradis. Dans Le Boucher du Paradis, Oink est le paria mais, dans la contrée de Bedlam, il sera au milieu d'un monde de parias. À Bedlam, être un hybride homme-cochon, ce n'est pas vraiment problématique.


John Mueller OINK Délirium


Est-ce que l'expérience gagnée dans les jeux vidéo t'a permis d'enrichir d'une quelconque façon Oink ?
John Mueller : Oui, absolument. Il faut pouvoir visualiser un univers avant de pouvoir le construire. Il faut en connaître les moindres détails et au cours de mon travail dans le domaine des jeux vidéos j'ai beaucoup travaillé sur ce type de tâche consistant à concrétiser les visions de différents projets.

Comment décrirais-tu ton style graphique ?
John Mueller : Graphiquement, mon style sur OINK et sur Bedlam diffère grandement. Oink est plus sombre, plus brut et reflète aussi mes influences classiques dans le domaine de la peinture tandis que mon travail encré, sur Bedlam, est bien plus lumineux et a pour influence mon amour des comics.

Quel regard portes-tu sur l'industrie des comics ?
John Mueller : C'est enthousiasmant de voir qu'il y a tant de projets indépendants. Je suis quand même perturbé de voir que, si tout le monde semble apprécier ce qui se fait dans les comics, ils n'en n'achètent pas pour autant. Ils achètent un ticket de cinéma, un jeu vidéo mais un comics, non. Cela complique la tâche pour les artistes œuvrant dans une industrie qu'on aime si il n'y a pas de financement pour nous soutenir. Je pense que Kickstarter et les sites basés sur le crowdfunding sont une aubaine pour les gens comme moi. Beaucoup de gens trouvent leurs financements ainsi et c'est une très bonne manière de réaliser un projet. On sait tout de suite si un concept va pouvoir voir le jour ou pas, ce retour instantané, c'est génial. Le business model de l'industrie des comics est un vrai bazar pour un artiste comme moi et je ne vois pas comment je pourrais survivre en publiant des récits réalisés au pinceau comme Oink avec un tel modèle. Ce que j'espère, pour l'avenir, c'est de pouvoir financer mes projets à l'aide de Kickstarter puis d'en négocier les licences auprès d'éditeurs. Les éditeurs sont incroyables : ils donnent aux artistes la chance de présenter leur travail à des gens auxquels ils n'auraient pas accès sans eux mais, dans cette nouvelle économie, un artiste ne peut plus se reposer sur le seul éditeur pour pouvoir survivre.

Oink sortant en France, aura t-on la chance de te voir prochainement ?
John Mueller : Oui, je m'efforce de faire en sorte que cela arrive. Laurent, de Délirium, a été incroyable. Je suis admiratif de l'attitude que les français ont à l'égard des comics et les boutiques sont extraordinaires. L'édition qu'a produite Délirium est ma préférée et j'ai vraiment été emballé par ce qu'ils ont fait. C'est comme un rêve devenu réalité.

Connais-tu des artistes français ? Si oui, lesquels ?
John Mueller : Je suis un grand fan de Mœbius. Je ne comprenais pas les textes mais ses histoires n'avaient pas besoin de mots. En ce qui me concerne, les illustrations se suffisaient à elles-mêmes. Je regarde beaucoup de choses sur Internet et je connais beaucoup de références de par les illustrations mêmes et non pas par leurs noms.

Si tu avais le pouvoir cosmique de visiter le crâne d'un autre artiste pour en comprendre le génie, qui choisirais-tu ?
John Mueller : Je ne dis pas ça pour flatter le public français en particulier mais je dirais Mœbius. Son imagination était unique en son genre et il excellait en tant qu'encreur et en tant que peintre. Je jure que je ne l'invente pas juste pour cette interview mais l'arrière-plan de mon ordinateur pioche ponctuellement dans un ensemble de toute les illustrations de Mœbius que j'ai pu trouver. Je crois en avoir quelque chose comme une centaine. Je m'en sers principalement pour stimuler mon imagination, pour voir plus grand et pour rester fidèle à ma vision des choses. Les comics sont un média fondé sur l'imaginaire et mon but n'est pas de me plier à ce qui est convenu mais bel et bien de suivre mes propres idées.

Merci John !

Remerciements à Laurent Lerner des éditions Délirium pour la mise en relation et à Alain Delaplace pour la traduction.

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