interview Bande dessinée

Kyko Duarte

©Soleil édition 2015

L'air de rien, cela fait maintenant plus d'une dizaine d'années que l'on suit le travail de Kyko Duarte avec une réelle attention. Cet artiste espagnol au style efficace nous a d'emblée intéressé sur De Sang Froid puis nous a toujours surpris en changeant d'univers, passant de l'adaptation littéraire avec Le Capitaine Fracasse au polar avec La paume du diable, mais également en embrassant des thématiques comme l'heroic fantasy avec Chroniques de la guerre des fées ou Elfes. C'est sur cette dernière que le dessinateur a rencontré un véritable succès populaire et qui ne se dément toujours pas. En collaborant sur ce titre avec Jean-Luc Istin, l'envie de réaliser un comic-book horrifique sur des loups-garous germa et World War Wolves apparut. Prolifique, talentueux et drôlement sympathique, nous ne pouvions pas repousser l'inévitable : il était temps de nous entretenir avec Kyko Duarte !

Réalisée en lien avec les albums Elfes – Saison 1, T1, World War Wolves T1, Elfes – Saison 2, T6, Dans la paume du diable T1
Lieu de l'interview : Le cyber espace

interview menée
par
10 octobre 2015

Bonjour Kyko Duarte, peux-tu nous dire comment tu es arrivé dans le monde de la bande dessinée ?
Kyko Duarte : Depuis le jour où j'étais en train de jouer dans la rue et que j'ai vu dans un kiosque la couverture d'un comic Conan dessiné par John Buscema. Je ne pouvais pas comprendre comment quelqu'un pouvait aussi bien dessiner. À partir de ce moment-là, je me suis dit que je voulais moi-aussi faire cela. Je devais avoir 5 ou 6 ans. Je ne me souviens plus très bien. Une fois, mes parents m'avaient acheté un lot de comics avec Batman, Daredevil, Spider-Man, Hulk et Thor. Vers l'adolescence, je suis tombé sur la revue Kyko Duarte De Sang Froid bamboo Mathieu MariolleCimoc dans laquelle apparaissait les épisodes de différents auteurs qui travaillaient pour le marché franco-belge. Ce sont des souvenirs qui m'impressionnent encore, il y avait une vraie richesse de talents.

Quels sont les auteurs qui t'ont influencé ?
Kyko Duarte : Il y en a énormément. Je peux me fixer sur quelques uns qui ont été décisifs pour orienter mes choix et mes préférences. Les rois sont Jordi Bennet, Mike Mignola, Katsuhiro Otomo, Mœbius, Marini, ces derniers temps Michael Lark et Sean Philips.

Tu as commencé en France avec Mathieu Mariolle sur De sang froid. Qu'avais-tu fait auparavant ?
Kyko Duarte : En Espagne, à partir de 1997, j'ai commencé à travailler dans le registre de l'humour graphique. Cela m'arrive encore d'en faire. J'ai toujours trouvé de l'intérêt et du plaisir dans la caricature. Par exemple, lorsque j'étais au collège c'était un excellent moyen de se moquer des professeurs, les dessiner nus sur la table. De vraies tentatives de vengeance et une manière d'évacuer les tensions que je rencontrais à l'école. En 1997, j'ai fait la connaissance de Miki, un excellent scénariste de gags. Nous avons tous les deux publié de notre côté et tous les deux nous continuons à travailler ensemble. Nous continuons toujours et c'est un travail que je réalise en général l'après-midi. En tout cas c'est ce que je faisais avant que l'on soit obligé de déposer le bilan pour la revue que j'éditais. C'était quelque chose d'assez stressant. Le matin, je me dédie à la BD. Je suis obligé de découper ma journée en plusieurs parties car il est impossible pour moi de ne dédier mes journées qu'à faire de la BD. Cette organisation m'a donné une expérience très appréciable. Dessiner des BD humoristiques m'a permis d'améliorer ma narration. Mathieu a pris connaissance de mon travail sur internet à partir de 2002 ou 2003. Kyko Duarte De Sang Froid bamboo Mathieu MariolleNous sommes devenus amis et avons envoyé quelques épreuves à des éditeurs français jusqu'à ce que les éditeurs de Bamboo se décident à nous donner une chance. On parle d'une série qui a maintenant 11 ans et depuis, je continue à publier sans arrêt. Je suis particulièrement fier de me maintenir en forme.

Pourquoi as-tu privilégié le marché français ?
Kyko Duarte : Tout est une question d'opportunités. Lorsque Mathieu m'a contacté, j'ai choisi ce marché. Evidemment, je précise que j'aimerais travailler pour le marché américain. Le plus important reste cependant d'avoir du plaisir en dessinant et raconter des histoires avec des belles images.

Comment es-tu arrivé sur Elfes ?
Kyko Duarte : Juste après avoir terminé La chronique de la guerre des fées avec Thomas Mosdi, sous le label Soleil Celtic, mon éditeur, Jean-Luc Istin, s'est rapproché de moi pour me le proposer. On ne pouvait pas se douter que la série rencontrerait un tel succès.

Quelles sont les contraintes d'un univers heroic fantasy comme celui d'Elfes pour un dessinateur ?
Kyko Duarte : Au tout départ, j'avais beaucoup de libertés. J'essayais de travailler les formes, les designs et autres détails. Il fallait que tout puisse être référencé et se rapprocher du'n univers fantastique. Toute l'équipe de dessinateurs d'Elfes devait assurer une cohérence dans la charte graphique et si quelqu'un dessinait par exemple un bijou de telle manière ou un navire d'une façon très esthétique, on devait tous adopté le même design. Jean-Luc nous a aussi aidé. S'il nous demandait à ce quelque chose apparaisse, il nous envoyait la documentation adéquate.


Kyko Duarte Elfes Jean-Luc Istin Soleil


Ton style a énormément progressé depuis tes débuts. Comment le juges-tu ?
Kyko Duarte : Vraiment ? Merci, c'est très sympa de ta part. Je suis conscient qu'au fur et à mesure j'ai acquis quelques techniques qui m'ont permis de me faciliter le travail. Je me sens plus à l'aise aujourd'hui, mais je reste encore loin du point que je souhaiterais pouvoir atteindre. De toute façon, il faut toujours s'améliorer. Même aujourd'hui, je sais que je pourrais faire mieux. Je veux aussi donner aux lecteurs le meilleur de ce que je peux faire. Il y a aussi un vrai défi entre le souhait de s'améliorer et la possibilité d'expérimenter.

Kyko Duarte Jean-Luc Istin World War Wolves soleil Tu as aussi travaillé avec Jean-Luc sur World War Wolves, une série au format comics !
Kyko Duarte : Oui, Jean-Luc me l'a proposé pendant qu'on faisait le premier tome d'Elfes. Au début, on avait pensé le faire au format franco-belge. Un matin, Jean-Luc a du se réveiller avec une autre idée qui consistait à le faire au format noir et blanc avec des variations de gris, format américain et 92 pages. C'est très clair, notre référence c'était Walking Dead. On s'attendait à ce que tout le monde nous dise que c'était une resucée de Walking Dead transposé à l'univers des loups. Mais on a pris notre courage à deux mains et on lui a donné son originalité et sa propre direction. Pour moi, Jean-Luc a fait un travail réellement bon. Sur World War Wolves, j'ai eu énormément de plaisir à découvrir son scénario. Sincèrement, c'est un sentiment assez délicieux. Que va t-il arriver à Jérémy et Sara ? Qu'adviendra t-il de Malcolm ? Que se passera t-il pour la famille Marshall ? Jean-Luc ne me dit rien et c'est mieux ainsi.

Passer d'un format BD à celui d'un comic a t-il été facile ?
Kyko Duarte : Changer de format a été une chose salvatrice. Pour moi, pouvoir faire 2 types de travail différents, franco-belge et comics, c'est extrêmement enrichissant. Jean-Luc m'a vraiment fait un cadeau en me proposant ce format. En fait, ce que j'adore c'est dessiner peu de cases et leur donner un impact important. World War Wolves est probablement la bande dessinée dont je suis le plus fier. Techniquement, ça n'a pas été très difficile. Ce qui l'est pour moi est de faire beaucoup de cases ! Passer de 6 à 8 cases à un format qui en demande une douzaine, c'est devenu compliqué. C'est un vrai défi, surtout si tu dois rajouter plein d'éléments comme des décors détaillés. Bref, ce qui est habituel pour le marché franco-belge.

Kyko Duarte Jean-Luc Istin World War Wolves soleil Sur Elfes, tu bénéficies d'une colorisation alors que World War Wolves, tu bénéficies d'aplats grisés à la Walking Dead. Est-ce que cela change ton approche au moment de dessiner ?
Kyko Duarte : Oui. Sur Elfes, au début, je n'avais pas l'habitude de griser ou de mettre beaucoup d'aplats mais j'ai compris que cela était déterminant pour la suite après World War Wolves. Être coloriste est vraiment un métier à part. Pour World War Wolves, j'ai le contrôle absolu, sauf en ce qui concerne les lavis de gris mais le résultat m'enchante. C'est sombre, décadent et ça me plaît. Cela me rappelle le temps où les auteurs étaient compensés du manque de moyen par ce côté obsessionnel de faire leurs planches.

Quels sont tes projets ?
Kyko Duarte : Je travaille sur la suite de World War Wolves avec Jean-Luc Istin. Je continue à avancer sur La paume du diable avec Mathieu Mariolle et l'objectif est aussi de continuer Elfes grâce aux lecteurs qui nous soutiennent.

Prévois-tu par la suite d'écrire tes propres scénarios ?
Kyko Duarte : Oui, dans un futur ! Peut être quand j'aurai moins de charges de travail. J'ai quelques idées. Je suis persuadé quelles sont originales mais elles demandent plus d'introspection de ma part.

Es-tu un lecteur de BD et si oui, quels sont tes derniers coups de cœur ?
Kyko Duarte : Bien sûr ! Je commence cependant à accuser un retard certain. Kyko Duarte Jean-Luc Istin World War Wolves soleil Les derniers comics que j'ai lu sont Punk Rock Jesus et American Vampire. J'essaie d'être un peu plus dans l'actualité au niveau franco-belge mais avec le travail et la famille, il me reste assez peu de temps. Je suis fatigué à la fin de la journée. Il y a eu Blast qui m'a complètement surpris, j'ai passé un moment incroyable en le lisant. Et puis Les vieux fourneaux aussi. Difficile de citer toutes les BD formidables que j'ai lu. J'aime beaucoup les albums qui se distinguent par leur visuel.

Si tu avais le pouvoir de visiter le crâne d'un autre artiste pour en comprendre son génie, qui irais-tu visiter et pour faire quoi ?
Kyko Duarte : Ce serait un choix difficile. Alex Toth pourrait être un exemple. Il était capable d'aller à la rencontre même des traits. C'était formidable ce qu'il faisait. Aucun détail superflu. Il illustre la façon dont j'aborde le dessin, que plus le dessin est pur, plus il est intéressant. En choisissant cet exemple, c'était une manière pour moi de me surpasser. Ce serait un moyen de me remettre en cause en bénéficiant d'un point de vue surprenant et rafraîchissant.

Muchas gracias Kyko !

Remerciements à Jean-Philippe Diservi pour la traduction.


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