interview Comics

Mike Dowling

©Delcourt édition 2017

Les amoureux de comics britanniques apprécient tout particulièrement le Lille Comics Festival. À chacune de ses éditions, la convention invite la fine fleur artistique, des auteurs confirmés aux espoirs talentueux. Mike Dowling fait assurément partie de cette seconde catégorie et c'est à l'occasion de l'édition 2016 du festival que nous avons pu rencontrer cette valeur montante de la scène britannique. De ses débuts sur Judge Dredd, en passant par Death Sentence tout en revenant sur sa série du moment Unfollow publiée chez Vertigo, Mike Dowling a répondu gentiment à chacune de nos interrogations.

Réalisée en lien avec l'album Death Sentence
Lieu de l'interview : Lille Comics Festival

interview retranscrite
par
22 janvier 2017

La traduction de cette interview a été réalisée par Alain Delaplace.

Peux-tu te présenter et nous dire comment tu as commencé à travailler dans l'industrie des comics ?
Mike Dowling : Oui, bien sûr. À la base, je viens des Beaux-arts mais on peut peut-être aller encore plus loin en arrière. J'ai toujours dessiné, à l'école et aussi en dehors. Dès que je le pouvais, je dessinais. Quand j'étais enfant, mon père me ramenait des rames entières de papier de son travail, des piles de 500 feuilles, et ça, ça me faisait une journée. Je dessinais encore et encore, au point que mes parents commençaient à s'en inquiéter [rires]. Mais bon, voilà, du moment que je pouvais dessiner, je dessinais non-stop. Il m'a quand même fallu un moment avant de me décider à aller aux Beaux-arts: j'avais alors la vingtaine. À cette époque, j'ai plus ou moins lâché les comics et j'étais dans la peinture, j'illustrais des natures mortes. Il se trouve que je suis quelqu'un d'assez introverti et, après les Beaux-arts, je me suis retrouvé avec de nombreuses peintures et illustrations empilées dans les coins de mon studio, là où personne ne pouvait les voir. Et, à mesure que je commençais à vouloir travailler dans l'industrie des comics pour pouvoir raconter mes histoires, un autre aspect qui m'a incité à franchir le pas c'est que les comics, notamment en Grande-Bretagne et aux Etat-Unis, sont très bon marché. Ils sont à la portée de tous. Même ici, sur le continent, ils ne sont pas hors de prix. C'est très populaire et j'ai vu ça comme un excellent moyen de pouvoir toucher le plus grand nombre. C'est ce qui m'a motivé. Ensuite, ça a été un peu plus compliqué de pouvoir concrétiser ce souhait et de pouvoir en vivre [rires]. Remarque, ça a été très amusant. Il faut trouver le temps pour pouvoir réaliser un comics et élaborer son portfolio or j'avais des amis qui m'ont demandé de garder leur maison et leur chien en leur absence et c'est comme ça que j'ai pu trouver le temps de me préparer et de pouvoir ensuite aller démarcher les éditeurs et me rendre dans les conventions pour y montrer mon travail. J'ai fait ça en me rendant à Bristol, au Royaume-Uni, et on m'a proposé un contrat. Ça m'a quand même pris des années pour réaliser ce que je voulais faire et pouvoir le concrétiser.

Mike Dowling


En France, on t'a découvert sur Death Sentence. Quel regard portes-tu sur ce titre, aujourd'hui ?
Mike Dowling : Death Sentence était un projet assez extraordinaire. J'ai été contacté par l'auteur, Monty Nero, et il m'a présenté le projet. On s'est mis d'accord pour en réaliser dix pages – c'est en même temps tout ce qu'on pouvait se permettre de faire –, les imprimer et voir ensuite si la série intéresserait un acquéreur potentiel. Et ces dix pages nous ont pris un temps fou ! On était obsédés à l'idée de faire les dix meilleures pages possibles. Mais, dès l'instant où j'avais lu le script de Monty, j'ai su que c'était du solide. Je m'étais rendu dans un certain nombre de conventions, avant ça, et à partir d'un certain moment, tu commences à recevoir des scripts. Les gens veulent absolument que leur histoire soit illustré et puis, quand tu lis les scripts, tu te rends compte que « Ah, tiens, c'est comme Saga », « Oh, c'est comme Walking Dead »... J'ai rien contre les comics de zombies mais c'est bon, il y en a assez comme ça. Mais quand Monty Nero m'a confié son script, j'ai tout de suite trouvé ça original et drôle, je trouvais qu'il y avait de la substance...

Et pas de zombies !
Mike Dowling : [rires] Non, pas de zombies, ce qui était un plus. On a donc fait une fixation sur ces dix pages et, au bout d'un moment, on a réussi à faire décolelr le projet: c'est tombé entre les mains de Mark Millar qui nous a filé un coup de main. En y repensant, aujourd'hui, je ne peux que constater notre engagement d'alors et le temps et les efforts que l'on a investis pour concrétiser Death Sentence. Pas seulement pour son édition mais aussi d'un point de vue artistique, pour parvenir à en faire un comics que le public aimerait lire. C'était un sacré boulot et je trouve qu'on a plutôt réussi notre coup !

Mike Dowling


Tu as aussi travaillé pour le magazine 2000AD sur des séries comme Psi-Judge Anderson ou Dredd. Étais-tu déjà familier avec l'univers de cette revue ?
Mike Dowling : Oh oui, oui. Depuis l'enfance. J'avais un frère aîné qui était du genre à avoir tous les bons disques et tous les bons comics et c'est bien pratique, dans la vie, de connaître ce genre de personnes. On finit par hériter de tout ça et, quand il a quitté le domicile, je me suis retrouvé sans fournisseur régulier et il m'a fallu m'approvisionner tout seul. C'est là, aussi, que j'ai appris l'existence de boutiques de comics dans ma ville, mais ça, c'est une autre histoire. Tout ça pour dire que, oui, j'en avais beaucoup à la maison et que j'ai longtemps eu pour ambition de pouvoir dessiner les aventures de personnages comme Judge Dredd.

En ce moment, tu travaille avec Rob Williams sur Unfollow. Ce n'est pas encore publié en France mais cela ne s aurait tarder. Peux-tu nous en dire quelques mots ?
Mike Dowling : C'est une sorte de thriller prenant place dans l'univers des plate-formes et autres réseaux sociaux. Un des personnages s'apparente à Mark Zuckerberg mais il est mourant et il va léguer sa fortune à 140 personnes. Mais il y a un piège: si l'une de ces 140 personnes meure, son argent est redistribué aux autres. Si 10 personnes meurent, etc. Et il s'avère vite que certains sont prêts à tout pour augmenter leur part. C'est ça, le pitch. On ne suit pas les 140 personnages, seulement une poignée d'entre eux. Le rythme de la série est assez lent, ce qui est comparable au rythme actuel des séries télé qui prennent leur temps pour raconter une histoire. J'espère que ça passe aussi bien à l'écrit.

Mike Dowling


Quel est l'aspect de l'histoire de Unfollow qui t'a le plus séduit ?
Mike Dowling : Cette histoire, on l'a écrite ensemble, avec Rob Williams. Enfin, je ne vais pas m'accorder trop de crédit non plus: la plupart de mes idées étaient très mauvaises mais le fait est qu'on en a longtemps discuté avant de pitcher l'histoire auprès des éditeurs. J'étais intéressé par la notion de chasse à l'homme, à la manière de Running Man ou de Battle Royale. On s'est efforcé de définir l'exact opposé de cette notion, du « Tuer ou être tué » et c'est là qu'on a eu l'idée d'opposer le physique, incarné par cette chasse, au virtuel, incarné par l'usage des différents réseaux sociaux. Et j'ai toujours, aussi, était intéressé par ce genre d'histoires, comme celles de Jack London avec Croc-Blanc ou encore L'appel de la Forêt, des histoires qui mettent en avant les instincts humains les plus primaires.

Unfollow est publié, aux Etats-Unis, par Vertigo. Comment avez-vous, tous les deux, rejoint cet filiale ?
Mike Dowling : On se demandait quoi faire... Je crois qu'à la base, on avait prévu de pitcher Unfollow à un autre éditeur. Mais on s'est retrouvés à discuter avec des gens de Vertigo d'abord. Ce qui est fantastique, avec Vertigo, c'est la richesse de son histoire. Vertigo est pour moi l'éditeur qui a élevé les comics à un tout autre niveau. Quand j'avais 15 ans, je suis tombé sur un numéro du Hellblazer de Garth Ennis et je me suis demandé « Mais qu'est-ce que c'est que ça ? » puis, en le lisant « Wow, c'est pas Spider-Man, ça ! Mais c'est bien. C'est même génial ! ». Et cette histoire a continué avec des séries comme Preacher ou Y the Last Man... Tant de titres fondateurs. Et, donc, pouvoir faire partie de cette histoire me paraissait être une idée merveilleuse.

Mike Dowling


Dans Unfollow, on passe souvent d'une scène très ancrée dans la réalité à une autre avec, par exemple, des sortes de visions mystiques. Comment réussis-tu à bien marier ces différents éléments ?
Mike Dowling : Chaque scène doit être considérée à part, qu'il s'agisse d'internet, de la vision d'un léopard, un homme masqué... C'est comme si tu étais kidnappé par des aliens: la situation est improbable mais elle est bien là et il faut faire avec. Les scènes technologiques s'intègrent, je trouve, très bien dans le comics, contrairement au cinéma où, dès qu'on voit un plan sur un écran d'ordinateur, on le rejette, on ne va pas au cinéma pour voir un écran projeté sur un écran. L'écriture dans les tweets, les messages, les images, tout ça s'exprime très bien par le biais du comics.

Est-ce que tu lis des comics ?
Mike Dowling : Un de ceux dont je n'arrête pas de parler autour de moi, c'est le Prophet de Brandon Graham, chez Image. C'est un peu « Conan dans l'espace » et quoi de mieux ? C'est un excellent comics de science-fiction, plein d'idées intéressantes, de violence et de sexe.

Si tu avais la possibilité de visiter le crâne d'un artiste célèbre, passé ou présent, afin de comprendre son art, ses techniques ou simplement sa vision du monde, qui choisirais-tu et pourquoi ?
Mike Dowling : C'est une bonne question. Je pourrais dire Picasso mais on parle là d'un esprit si vif, si aiguisé que ça pourrait devenir dangereux de s'y rendre. Ce serait peut-être plus prudent d'aller voir chez quelqu'un comme Matisse, ce serait plus calme, sans doute. Moebius, peut-être. Oui, Moebius. On sent qu'il est attentif aux détails mais qu'il ne cherche pas à trop s'imposer pour autant. Je vais devenir trop abstrait, là. [rires] Disons qu'il y a une clarté dans sa vision du monde et ce serait sympa de comprendre comment il dessinait ses comics et de pouvoir lui en piquer un peu, de son talent.

Merci Mike !

Mike Dowling