interview Comics

Thomas Day et Aurélien Police

©Glénat édition 2017

Romancier, éditeur et enfin scénariste de bande dessinée sont quelques unes des casquettes de Thomas Day. Alors que depuis 2013, son nom apparaît régulièrement des bandes dessinées, il s'est associé à l'un des illustrateurs les plus talentueux qu'il connaisse, Aurélien Police, pour se lancer dans son premier comic-book. Cela donne Juste un peu de cendres, une sorte de récit au croisement de Stephen King et de Dave McKean. Développant un univers intrigant et fascinant, les deux compères ont fort fort pour ce titre qui traversera dans les mois à venir l'océan Atlantique pour sortir chez IDW. Réussite visuelle et narrative, juste un peu de cendres nous a donné envie d'en savoir plus sur les créateurs d'une des meilleures bandes dessinées de l'année et leur présence à la Comic Con Paris nous a bien aidé en cela...

Réalisée en lien avec l'album Juste un peu de cendres
Lieu de l'interview : Comic Con Paris

interview menée
par
28 novembre 2017

Juste un peu de cendres


Bonjour Aurélien Police et Thomas Day, pouvez-vous vous présenter ?
Aurélien Police : Je suis illustrateur depuis quelques années pour des maisons d'édition de roman et dans l'événementiel. Juste un peu de cendres est ma première bande dessinée, avec au scénario Thomas Day. Il était mon éditeur chez Denoël auparavant et comme nous avons travaillé régulièrement ensemble, il a essayé de m'attirer dans ses filets.
Thomas Day : Je suis auteur depuis près de 25 ans, principalement de la science-fiction, de la fantasy et du fantastique. Quant je suis arrivé dans le milieu de l'édition, j'ai tout de suite eu envie de travailler avec Olivier Ledroit, Guillaume Sorel, des auteurs que j'ai contacté pour am propre boîte puis pour Denoël. Cela faisait des années que je voulais faire de la bande dessinée. Je suis rentré dans cet univers réellement avec Wika. Précédemment, j'avais vendu les droits de mon roman La voie du sabre à Glénat. Je suis arrivé avec Wika chez Glénat et comme je connais Olivier Jalabert depuis une dizaine d'années, je lui ai parlé de plusieurs projets dont un avec Aurélien. Au départ, on partait sur l'adaptation d'un grand classique de la littérature américaine, dont on ne désespère pas un jour d'avoir les droits et de mettre en images. J'ai fait le scénario de Juste un peu de cendres pour que l'on puisse enfin démarrer.

C'est quoi Juste un peu de cendres ?
Thomas Day : C'est l'histoire d'une jeune fille de 17 ans qui a les yeux vairons et qui s'aperçoit quand cachant l'un de ses yeux, elle voit le monde tel qu'il est et en dissimulant l'autre elle voit des monstres, des gens qui sont menaçants, à la fois des marginaux, des pauvres qui ont très très peurs d'elle. Elle part sur la route en quête de réponses à ses questions, elle va rencontrer quelqu'un qui a le même don qu'elle et qui s'est crevé un œil pour continuer à voir.

Aurélien, l'histoire a t-elle été difficile à mettre en images ?
Aurélien Police : C'était compliqué, surtout au début. Etant habitué aux illustrations de livres, j'étais habitué à raconter un maximum de choses sur une image seule. En BD, il faut s'inscrire sur la durée, raconter quelque chose. Faire une œuvre globale et pas une seule belle planche. C'était un langage à apprendre. Les débuts étaient plutôt ardus, j'ai mis deux ans et demi à faire la bande dessinée. Il m'a fallu désapprendre pour construire quelque chose.
Thomas Day : Je déconseille aux débutants de partir sur 104 pages pour commencer dans la bande dessinée !
Aurélien Police : Je continue de travailler comme illustrateur sur d'autres projets et je n'avais pas le temps d'être aussi maniaque sur chaque case. Sur une couverture, je mets de 2 jours à une semaine. Sur une planche, je mettais une semaine, il fallait que je réfléchisse à la composition, comment les personnages vont évoluer dans une scène. Entre-temps, j'ai eu une petite fille et j'ai déménagé pendant l'élaboration de l'album. J'ai travaillé plusieurs fois avec le bébé dans les bras. Cela a rajouté un peu de piment.

Juste un peu de cendres


La collaboration s'est-elle faite facilement ?
Thomas Day : J'ai commencé en 2013 et je suis quelqu'un qui dialogue énormément avec le dessinateur, par nature. Je me suis aperçu que les illustrateurs avec qui je travaille ne veulent pas que je découpe l'histoire. C'est un peu leur liberté, leur domaine. Je ne rentre dans ce processus que si on me demande. Je mets une description de la planche, je peux faire des suggestions mais je laisse l'artiste faire.
Aurélien Police : Il m'a laissé énormément de libertés. Si Thomas m'avait donné un cahier très précis, je pense que je ne serais pas parvenu à mettre en images l'histoire. Je ne fais pas de planches préparatoires, je me lance directement. Sans canevas, cela m'a permis de ne pas m'enfermer dans la logique de quelqu'un d'autre. Du coup, le texte était très proche d'une nouvelle. Et comme il s'agit d'une voix off, j'étais libre de décrire les scènes en décalage.

L'utilisation de la voix off peut aussi bien donner de grandes choses que d'immenses ratés. Comment avez-vous réussi à faire en sorte que l'on s'immerge totalement dans le récit ?
Thomas Day : Le plus dur a été de trouver le ton d'Ashley, sa voix. Comme il y a quatre épisodes, quatre parties, la première pose l'univers, son histoire à elle. Lorsqu'elle débute, le récit est terminé. La seule difficulté a été de trouver la musique. Aurélien me demandait parfois si on comprendrait bien ou pas certains passages. La seule difficulté sur juste un peu de cendres est que j'avais décidé de mettre plusieurs niveaux de lecture et que ça puisse se lire comme une aventure d'adolescente, comme un livre politique, qu'il y ait aussi une symbolique. Il y a des clins d'œils à Stephen King, à Mad Max. On fait une sorte d'apocalypse molle. C'était dur de tout faire en même temps.
Aurélien Police : J'ai joué sur d'autres partitions qui se rejoignaient aussi. Le découpage a été compliqué, pas naturel.J'ai appris en le faisant. La première partie est assez différente du reste de l'album. C'est en faisant qu'on l'apprend.

Juste un peu de cendres a t-il été pensé dès le départ comme un comic-book ?
Thomas Day : Non. Au tout début, on partait sur deux bandes dessinées au format franco-belge. C'est les gens de Glénat qui nous ont dit que cela était plus proche de la rhétorique ou de la grammaire comics. Aurélien était très proche de Dave McKean, Ashley Wood, Ben Templesmith. C'est Olivier jalabert qui nous y a poussé. Cela a changé plein de choses. J'ai découpé l'histoire en quatre parties avec des cliffhangers. La pagination a augmenté, même si ça n'a pas changé grand chose. On nous a dit que le premier épisode pouvait être plus long. Ce ne sont pas des changements monstrueux. Au départ, on voit le récit de telle manière et Glénat le voyait autrement, de manière plus logique. On a abordé ce point très tôt, quasiment dès la première discussion.

Juste un peu de cendres


Quelles sont vos influences initiales du coup ?
Aurélien Police : Je lis assez peu de bandes dessinées. Ceux qui ont été cités juste avant. J'aime beaucoup Bilal, je ne suis pas sûr qu'il m'ait influencé tant que ça mais il a un jeu avec la matière qui me plaît. Comme Sorel d'ailleurs. J'ai quelques totems et je n'en dévie pas beaucoup. Sergio Toppi aussi pour la construction des planches. J'aime beaucoup la façon qu’il a d'imbriquer les scènes les unes dans les autres.
Thomas Day : Je suis un très gros lecteur de BD ! Je suis assez fan d'Olivier Ledroit et Guillaume Sorel. Ce sont mes deux fous bretons que j'adore et avec qui je travaille. il y a aussi Danijel Zezelj, Mike Mignola, Tyler Crook. Il y a des scénaristes que je suis particulièrement. Alan Moore de manière très prévisible. Il est d'une redoutable intelligence. Je pense notamment à Providence. Ce mec-là est incroyable. Il prend le média comics. Il t'explique que c'est de la merde, le retourne, met des pages de textes et en fait ce qu'il veut. Dans Providence il raconte l'errance d'un personnage, Robert Black, qui va rencontrer Lovecraft à Providence mais pas vraiment, qui va se balader dans les nouvelles de Lovecraft mais pas vraiment non plus. C'est plein de clins d'œils et on se dit que c'était sympa. Là, on lit le 11e épisode et on se rend compte qu'on s'est fait baisé. Il est très fort. C'est vertigineux, renversant. Il fait un truc sur Lovecraft, sur les travers de Lovecraft, sur le monde de Lovecraft, sur le panthéon de Lovecraft, les suiveurs de Lovecraft, Lovecraft dans la culture, tout ça en un seul comic. Il l'a fait sur les super-héros avec Watchmen... Je suis assez admiratif du gars. Il est assez unique dans la BD mondiale.

Si vous aviez le pouvoir de visiter l'esprit d'un autre artiste pour en comprendre le génie, qui iriez-vous visiter ?
Thomas Day : Rihanna ? [rires] J'aurai bien visiter le crâne d'Antonin Artaud pour comprendre pourquoi il est cinglé à ce point-là. Un écrivain comme Baudelaire. Ce sont des gens qui ont des réflexions différentes des nôtres. Lovecraft était une sorte d'extra-terrestre pour l'époque. Un peu comme Tim Burton à ses débuts. Les choses qui sont à la marge me fascinent. J'ai horreur de toute pensée qui mène à la banalisation.
Aurélien Police : C'est déjà assez compliqué de se comprendre soit-même. David Lynch pour ses façons de susciter la peur dans ses films avec des scènes banales au possible.

Merci messieurs !