Journal, bd chez Ego comme X de Neaud ©Ego comme X édition 2011

Journal

(coffret)

Dans la France des années 90, le parcours erratique d’un jeune homo à la sensibilité exacerbée, auteur de BD, qui galère à se faire une place. Une œuvre ambitieuse et désespérée, une référence du genre autobiographique en BD. Radical, rare et puissant.

L'histoire : Fabrice, jeune homo auteur de BD, vivote et peine à trouver des revenus fixes. Il galère aussi pour rencontrer d’autres hommes comme lui dans une petite ville de province, où le seul moyen d’assouvir son désir, c’est d’aller au jardin public le soir venu. Ecorché vif, garçon à la sensibilité exacerbée, certains le trouvent parano ou cynique. Lui pense être réaliste et lucide. La vie de Fabrice, c’est l’histoire d’une misère affective, sociale, physique. Ne faudrait-il montrer que ce qui est beau ou bien, s’interroge Fabrice ? Pourquoi, au XXème siècle, est-il si difficile pour un homo d’être considéré comme quelqu’un de « normal » ? En proie à des épisodes dépressifs, Fabrice fait des rencontres sexuelles ou amoureuses toujours ponctuées d'un sentiment d’impuissance. Incompris, mal aimé, rejeté, agressé voire ignoré, sa vie ressemble à un chemin de croix. Il exprime ses tourments, ses angoisses, son besoin désespéré d'être aimé, sa tristesse, sa difficulté à construire son identité, à être ce qu'il a envie d'être, à trouver sa place dans une société médiocre ou bien-pensante mais digne aussi, parfois, d’élans de générosité…

Ce qu'on en pense sur la planète BD :  Publié entre 1996 et 2002, le Journal de Fabrice Neaud reçut d’abord un accueil confidentiel, avant de connaître un succès d’estime au fil des années. Les éditions Ego comme X rééditent ici, sous la forme d'une intégrale, les quatre livres, augmentés de textes et de scènes nouvelles. Ce Journal est le récit d’une vie qui répond à un projet de vérité et de sincérité. Neaud y raconte l’histoire d’un double, Fabrice, auteur de BD en galère financière, mais aussi celle d’un homo muré dans sa solitude, en proie à la souffrance et au désespoir dans une petite ville de province. Livrant les détails de sa vie privée, il se met à nu avec une sensibilité bouleversante et une totale franchise, de manière frontale mais pudique, sans pathos et sans fard. Le talent de Neaud, c’est d’éviter de sombrer dans le pensum nombriliste et voyeur, en parvenant à transformer son expérience personnelle en réflexion sur la marche du monde et en projet de connaissance sur soi et l’autre, histoire pour lui d’être enfin compris, et pour le lecteur d’apprendre à mieux lire sa propre vie. Il relie avec subtilité son expérience à des problématiques sociales ou existentielles profondes : exclusion, homophobie, déclassement, désespoir et aliénation ou place de l’art et rôle de l’artiste dans une société bombardée d’images. Neaud, avec d’autres (David B.) a inventé une forme de narration en BD, l’autobiographie, lui insufflant une dimension littéraire novatrice. Avec des mots simples mais réfléchis, et une très grande liberté de ton appuyée par des références érudites, Neaud réussit à nous emmener très loin dans la réflexion sans jamais prendre la tête, entre philosophie et introspection, faisant partager sa détresse avec sincérité : il se dépeint en homme à la fragilité touchante, sorte de loser magnifique. Ce qu’il n’a pu exprimer trouve ici un exutoire littéraire et graphique dont l’ambition est de formuler l’ineffable, le malheur et la douleur, pour les sublimer. Entre essai et confession, son trait réaliste en noir et blanc, très pur et fin, glisse alors lentement vers des allégories aux accents métaphysiques (voir celle magnifique où Fabrice, recouvert de feuilles, s’envole et disparait, vers les noumènes ?). Mais Fabrice Neaud est aussi un portraitiste virtuose, capable de reproduire à l’identique des visages qui dévisagent le lecteur, pour le renvoyer à un étonnant statut de « voyeur-vu », manière pour lui de nous prendre à témoin et de fixer son ressenti par des images confondantes de vérité. Qui d'ailleurs lui ont valu pas mal de polémiques et d’ennuis judiciaires, notamment autour de la question du droit à l’image, objet de crispations, raison aussi de son retour tardif (et attendu) avec Nu-Men en 2012. Au final, une œuvre fondatrice, ambitieuse et marquante de l’histoire de la BD, qui traverse les époques sans jamais perdre de sa force. Aveu d’impuissance ou redoutable témoignage de vitalité créatrice, quête identitaire désespérée ou portrait au vitriol d’une France de fin de siècle, le Journal est une œuvre à hauteur d’homme, qu'il faut prendre le temps d'apprécier et de comprendre.

  • scénar dessin


1 février 2012



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Journal, bd chez Ego comme X de Neaud ©Ego comme X édition 2011

07 décembre 2011

Ego comme X

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9782910946821

ado / adulte

Chronique sociale, Roman graphique

scénariste
dessinateur
interview de Fabrice Neaud
© planetebd.com 2014

Journal série terminée en France
1 album paru, 1 prévu