L'histoire :
Au XVIIIᵉ siècle, la Pologne disparaît de la carte pendant 123 ans. La partie anciennement occupée par la Prusse et l’Autriche est appelée Pologne A (frontière de l’Allemagne), tandis que la partie Russe, moins développée, devient la Pologne B. Cette différence de développement industriel reste encore perceptible aujourd’hui. La mère de Kasia est née et a grandi en Pologne B, alors que son père en Pologne A. Le 4 juin 1989 marque la fin du communisme. Sa mère devient infirmière dans un hôpital public et son père, grâce au système capitaliste crée son entreprise. Kasia naît en 1992, dans une famille qui profite de l’ascension économique nationale. La privatisation des entreprises et l’influence grandissante des églises façonnent la société. L’éducation est confiée à l’Église. En 2005, le parti Droit et Justice, très marqué à droite, remporte les élections : des frères jumeaux deviennent respectivement président et premier ministre. Kasia constate que toutes ses amies n’ont pas sa chance. Le chômage, conséquence directe de la privatisation et des coupes budgétaires du public, touche beaucoup de familles. Au collège, elle se fait de nouvelles amies : Magda, Piotrek, Monika qui le resteront encore aujourd'hui. La vie quotidienne est difficile : les mères doivent souvent cumuler travail salarié et travail domestique. Kasia se souvient de n’avoir connu que des femmes fatiguées et aigries. Jean-Paul II, symbole du catholicisme polonais, est omniprésent : plus de 500 monuments, plus de 900 établissements scolaires, des centaines de rues, places et hôpitaux, et une vingtaine de films. La génération de Kasia est d’ailleurs appelée « génération Jean-Paul II », qu’elle soit la plus catholique possible ! Le 10 avril 2010, la catastrophe aérienne de Smolensk tue le président Lech Kaczyński. Cet événement, présenté comme un assassinat par le gouvernement, alimente un climat de peur qui profite au parti conservateur. Puis vient l’âge adulte : les études, la colocation et les premières désillusions amoureuses. Avec lui naît aussi l’engagement politique, face aux inégalités qui dictent l’accès aux biens, à l’avortement et à d’autres droits fondamentaux. Les relations avec les hommes se révèlent souvent vaines, marquées par leur colère et leurs excès hérités d’une éducation patriarcale. Les femmes commencent à choisir la liberté plutôt que la conformité. Kasia observe une Pologne qui change, lentement, et se sent porteuse d’un nouveau féminisme : autonome, libéré des hommes et de leurs travers, une génération de femmes guidées par la sororité, prête à tracer leur propre voie et à se réinventer le plus possible sans compromis.
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Cette bande dessinée autobiographique présente l’enfance de l’autrice polonaise Kasia Babis. Il s’agit de sa première publication traduite en français, bien qu’elle soit déjà prolifique en Pologne. Très active sur les réseaux sociaux et sur sa chaîne YouTube, où elle raconte son quotidien, elle participe également à des publications papier régulièrement remarquées et nommées pour de grands prix. Elle y défend des idées modernes et progressistes, qu’elle continue de porter aujourd’hui. Dans ce récit autobiographique, Kasia Babis revient sur son enfance à Varsovie, au sein d’un milieu familial relativement privilégié, appartenant à une classe moyenne supérieure. Elle parvient à mettre en parallèle des moments de sa vie, des souvenirs d’enfance et d’adolescence avec des événements majeurs de l’histoire récente de la Pologne. À travers ces anecdotes personnelles, elle montre avec justesse comment les décisions politiques influencent directement la vie quotidienne des citoyens. L’autrice rappelle notamment que, sous le régime communiste, deux éléments étaient particulièrement réprimés : les entreprises privées et l’Église. Après la chute du régime, ces deux institutions deviennent au contraire des modèles à suivre et des symboles de réussite, une transformation qui s’accompagne cependant de conséquences sociales dont tout le monde ne bénéficie pas. Elle évoque aussi l’éducation largement confiée à l’Église, et l’impact que celle-ci a eu sur sa génération. Elle aborde des sujets sensibles, comme les violences sexuelles commises par certains membres du clergé et longtemps passées sous silence, mais aussi les conséquences sociales de la reprivatisation des logements attribués durant la période communiste, qui a plongé de nombreuses familles dans la précarité, bien plus qu’elle n’en a enrichies. L’ensemble est porté par un graphisme dominé par le gris et le rouge. Ces couleurs évoquent subtilement l’atmosphère d’un régime autoritaire : le gris traduit la morosité et la tristesse d’un quotidien contraint, tandis que le rouge suggère la colère qui surgit lorsqu’une société est trop contrôlée. Les arrière-plans restent volontairement dépouillés ; le dessin se concentre sur l’essentiel. Les personnages, aux traits ronds et simples, adoucissent cependant le propos et apportent une dimension profondément humaine à ce récit à la fois intime et politique.