L'histoire :
Dans une ville de Lorraine où les hauts fourneaux sont en cours de démolition, Karim Kemal est un beau jeune homme qui conduit une Vespa habillé en costume. On dit de lui qu'il gagne de l'argent en jouant aux cartes et en vendant de la drogue. En tout cas, il plait beaucoup aux femmes. Alexandre Barbieri n'a que 17 ans, n'a pas de succès auprès des filles, et il voue à Karim une admiration sans borne. Ils descendent tous les deux en ville en scooter. Pendant ce temps, le parti d'extrême droite de l'Elan National annonce l'investiture de son candidat, Robert Faurissier, aux prochaines municipales. Dans les rues, les partisans galvanisés affrontent d'anciens syndicalistes proches du parti communiste. Lorsque Karim abandonne son jeune ami pour un nouveau rendez-vous galant avec une femme mariée, Alexandre lance un pavé sur la voiture du leader national du parti venu soutenir Faurissier. Ce dernier rentre chez lui en furie. Il n'a pas réussi à rattraper le lanceur de pavé, mais ce qui l'attend lorsqu'il pousse la porte dépasse l'entendement : sa femme est nue dans son lit avec Karim. Il fonce chercher des renforts. Alexandre a tout vu, il va prévenir Karim. Ils réussissent à s'enfuir sur le Vespa, puis finalement volent la Mercedes d'un dénommé René Loiseau, qu'il a laissée garée en déposant sa maîtresse d'un soir. Karim et Alexandre ont désormais deux ennemis mortels : un mari raciste rendu cocu par un arabe, et un mari trompeur qui s'est fait voler sa voiture. Ils prennent la fuite sur l'autoroute du soleil pour une aventure sans autre but que de sauver leur peau...
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Les 70 premières pages de ce pavé plantent le décor à un rythme fulgurant, qui se poursuivra sur près de 400 pages incroyables. Karim et Alexandre vont croiser toutes sortes de personnages en tentant d'échapper à leurs poursuivants. Le jeune garçon va grandir au contact de celui qu'il admire tant. Avec cet album marquant, Baru construit un roman graphique dont la sortie en 1995 marque les esprits. Dans une éphémère collection Manga, le pavé en noir et blanc deviendra précurseur du roman graphique, avec une narration linéaire, des séquences très découpées qui accélèrent la lecture, et des moments de respiration superbes. Le premier plan du livre, avec la perspective sur les maisons de la ville ouvrière, est magnifique. Plusieurs pleines pages à travers l'album vont accentuer son côté cinématographique. Baru plante son décor dans les années 1980. L'extrême droite commence à envahir la vie politique. Karim incarne tout ce qu'elle déteste : un fils d'immigré d'origine arabe, qui en plus couche avec leurs femmes. Alexandre est un fils d'immigrés italiens, la source de toutes les inspirations de l'auteur, lui-même enfant de l'immigration. Mais ce récit n'a rien d'une plainte sociale, les deux personnages sont drôles, vivent le moment sans se poser de questions et donnent du poing lorsque c'est nécessaire. Les dialogues sont souvent grossiers, les scènes violentes très crues, Baru déploie son style particulier qui n'hésite pas à déformer les mouvements pour en accentuer la force. Trente ans plus tard son style de narration n'a pas pris une ride. La force de la claque est intacte, jamais l'auteur n'a atteint une telle puissance par la suite. Ses œuvres depuis sont devenues plus délicates, voire nostalgiques. L'Autoroute du Soleil est comme l'acte de naissance d'un auteur majeur qui conservera son style unique avec régularité, renouvelant ses thèmes en gardant la force de ses racines. Le road movie de Karim et Alexandre est un monument de la BD contemporaine qu'il ne faut louper sous aucun prétexte. Les fans de Baru qui seraient passés à côté vont exulter !