L'histoire :
Un train fait halte dans un patelin paumé de Sibérie, au milieu des congères de neige. Un gars costaud en descend, qui dissimule son visage avec un passe-montagne. Le chef de gare, édenté, demande un coup de main pour décrocher un wagon rempli de vivres envoyées par Moscou. Des paysans du coin arrivent avec des pelles et des balais pour aider. Mais il y a aussi des loups qui approchent, menaçants, et effraient les travailleurs. Le gars en cagoule n’a pas peur. Il aide les autres à déblayer et pousser le wagon. Quand il retire sa cagoule, les villageois sont estomaqués. Dima revient vivant du front de Tchétchénie. Une fois le wagon au terminus, il rejoint sa datcha, où sa grand-mère est en train d’égorger une poule pour le diner. Quand elle aperçoit Dima au milieu des vapeurs de sa marmite, elle croit à un fantôme. L’armée lui avait écrit qu’il était mort sur le front. Comment est-ce possible ? Est-ce bien lui ? Dima lui dit qu’ils se sont trompés. Ça arrive parfois. La vieille rentre avec son poulet et appelle Mitya, le frère adolescent de Dima. Le gamin, qui était en train de tirer des oiseaux avec sa fronde, accourt. Il est euphorique de retrouver son frère vivant. Dima est cependant exténué. Il passe ses trois premiers jours à dormir comme une souche…
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Alors que la guerre russo-ukrainienne s’enlise, Aurélien Ducoudray et Thomas Azuelos nous racontent les remugles d’une autre guerre, de 30 ans son aînée : la première guerre de Tchétchénie (1994-1996). Un jeune soldat russe, qu’on avait annoncé mort à sa famille, revient bel et bien vivant du front, dans son village ultra paumé (et enneigé) de Sibérie. Est-il un fantôme ? Est-il un déserteur ? Est-il un miraculé en sursis ? Il montre un TSPT (trouble du stress post traumatique) sévère et se trouve en permanence dans un état second, plus vraiment tout à fait parmi les vivants. On suit ses relations avec son frère, avec sa grand-mère adoptive, avec la fille qui veut se marier avec lui… Mais aussi face à un flic retors qui enquête sur ce retour indemne fort suspect. Accompagnés par des phylactères écrits en grosses lettrines, il règne une tension permanente dans ce patelin glacé aux mœurs très slaves. Ducoudray dépeint assez justement la mentalité russe, comme on les trouve par exemple chez Dostoïevski. Depuis notre opulence occidentale, on peut tenter de la définir comme un mélange d’acceptation passive de l’austérité, d’exaltation pour deux fois rien et de relativité pour la valeur de la vie humaine. Azuelos dessine l’ensemble de sa griffe épurée, à l’encre et au lavis, très majoritairement en noir et blanc – austérité et paquets de neige obligent.