L'histoire :
La première fois que « le pépère » avait tué quelqu’un, ça n’était pas intentionnel. C’était dans les années 1975-76. Il était encore jeune, il venait d’emménager en vieux garçon célibataire depuis peu dans la maison léguée par feu sa mère. Et il avait reçu la visite de Mme Patoulet, de l’agence régionale pour la valorisation immobilière concertée. Cette pimbêche fonctionnaire lui avait clairement cassé les couilles en l’obligeant à visiter chaque recoin de sa maison, dans son jus. Elle avait tout commenté avec une suffisance insupportable, des petites moisissures au vieux papier-peint. Jusqu’au discours final qui l’incitait à vendre à pas cher, parce qu’un projet immobilier blablabla… Le pépère l’avait à peine poussée contre le porte-manteau de l’entrée. Il l’avait plantée par le haut du dos sur l’une des patères en métal. Ouf, ça lui avait coupé le sifflet à cette harpie. Le pépère l’avait laissée là, à se vider de son sang, pendant qu’il était allé se préparer son pot-au-feu, placidement. Ça n’est que vers 20h qu’elle avait fini par se décrocher toute seule. Le temps de finir de manger, en regardant maître Capello sur FR3 et elle avait enfin passé l’arme à gauche. Après la vaisselle, le pépère était allé chercher une pelle dans la remise du jardin. Puis il avait enterré le cadavre dans la cave à vins. Dans les jours qui suivaient, il allait devoir changer le papier-peint de l’entrée. Ça n’allait plus ressembler à rien, cette entrée…
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Dans cette BD d’un sordide ultime, avec un cynisme jouissif, Emmanuel Moynot en auteur complet nous dépeint le portrait d’un vieux tueur en série sans nom. « Le Pépère » habite Bordeaux et s’il schlingue la vieille pantoufle de vieux garçon dans le présent de narration, il a commencé à tuer lorsqu’il était jeune, dans les années 1975-76… Or cette expérience fut constructive et ça lui en a « touché une sans faire bouger l’autre ». Il a donc récidivé. Plusieurs fois… Mais cela, on ne le découvre qu’à la fin, même si on s’en doute tout du long. On ne dévoile pas grand-chose en révélant cet aspect du scénario, car l’aspect policier des crimes n’est pas vraiment le sujet de ce thriller social d’une noirceur totale, qu’on ne pouvait pas faire plus glauque. Le propos vise véritablement à mettre en scène un vieil assassin alexithymique (dénué d’émotions) et « cassos » parmi une société de cassos. Car en seconde lame de ce portrait, il y a aussi le portrait de Vanessa, prostitué de profession, et de son mec Sacha, tout aussi infâmes. Accompagnées par une voix off et des dialogues qui mériteraient de devenir cultes (« C’était une fausse maigre, et grande avec ça. Encore heureux que la terre était meuble »), les séquences du quotidien sordide s’alternent sur le Pépère et le duo, jusqu’à la scène paroxystique finale. Dans sa préface, Pascal Rabaté souligne à juste mesure la noirceur suprême de ce récit.