L'histoire :
Cité Pablo Picasso, à Nanterre, près de Paris. 27 juin 2023. Quelque chose s’est passé et les messages fusent sur les téléphones des jeunes du quartier. Une rumeur court un peu partout comme quoi un jeune du quartier aurait été tué par la police. Pour l’instant, on ne sait rien à part quelques bribes : il s’agirait de Nahel, 17 ans. Le matin était pourtant calme. Il faisait beau et puis il y a eu cette phrase qui est tombée comme un couperet : « Ils ont tué Nahel ». À l’ombre des tours, l’ambiance devient électrique. Elles sont toujours là, immuables comme des sentinelles dressées face au temps. À Nanterre, on ne dit pas « les tours ». On dit les Pablo. Les Pablo de Picasso. Dans les années 1970, l’architecte Émile Aillaud imagine en effet un quartier qui ressemble à une utopie, avec des murs en forme de nuages, des fenêtres en gouttes de pluie et une peau de mosaïques bleues qui devaient former une véritable œuvre d’art à ciel ouvert. 50 ans plus tard, le tableau a beaucoup perdu de sa superbe. La fille de l’architecte, Laurence Aillaud a quant à elle sculpté un immense serpent qui ondule dans la cité, devenu, pour tous les habitants, le symbole du quartier. Elle y a ajouté une tortue de pierre, complétant le bestiaire des bêtes à sang froid. Ici, l’espace n’est pas neutre. Il s’impose, il raconte. Les tours ne sont pas un simple décor, elles sont des personnages où chaque fenêtre est un récit. Milles histoires coincées dans les alvéoles de béton. Mille histoires qui ne demandent qu’à être entendues…
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Feurat Alani ne cherche pas ici à raconter la mort du jeune Nahel, mais plutôt ce qui l’a précédée. La BD prend pour décor le quartier Pablo Picasso à Nanterre et s’attache à montrer la vie de ses habitants avant que le drame du 27 juin 2023 ne propulse brutalement cette cité sous les projecteurs médiatiques. Pour ce faire, le récit adopte une approche globale en donnant la parole à ceux que l’on entend rarement : habitants, responsables associatifs, anciens du quartier ou jeunes générations. À travers leurs témoignages, se dessine le portrait d’un territoire souvent réduit à ses faits divers. Alors qu’il est aussi traversé par des solidarités, des initiatives locales et un fort sentiment d’appartenance. À partir de là, l’auteur met un point d’honneur à replacer les événements dans une histoire plus large en mettant en avant l’évolution du quartier, les promesses initiales de ces grands ensembles, les difficultés sociales et le sentiment d’abandon apparaissent progressivement au fil des rencontres. Cette approche invite ainsi le lecteur à regarder les choses au-delà des images de violences qui ont saturé l’actualité de l’été 2023. Au dessin, Ulysse Gry privilégie une approche immersive. Son trait restitue avec justesse l’atmosphère particulière de cette cité aux portes de Paris, de façon à donner corps aux lieux et aux personnes. En fin de comptes, Nanterre avant l’orage réussit à humaniser un territoire souvent caricaturé, en rappelant qu’avant les émeutes, il y avait surtout des vies ordinaires.