L'histoire :
L’auteur s’interroge sur le phénomène de la paranoïa, qu’il subit, comme beaucoup d’autres humains, pense-t-il. « Nous vivons dans un monde de prédation. Voilà la déplaisante vérité. Au cas où ça vous aurait échappé, la prédation est un processus naturel. On ne parle jamais du côté prédateur de la société moderne ». Revenant sur l'épisode Covid, qui l'a, comme beaucoup d'autres, marqué profondément, l’auteur s'interroge sur la part de vérité entre ce qui est communément admis par une partie de la population et remis en cause par l'autre. Lui se rangeant plutôt du second côté, l'esprit critique l'ayant toujours accompagné en tant qu'artiste. Il reconnaît souffrir de cette continuelle interrogation, et ne souhaite pas franchement tomber exagérément dans le camp des complotistes, mais il passe néanmoins semble-t-il un temps important à effectuer des recherches pour tenter de contrecarrer les versions officielles de l'Etat profond, tel qu'il le nomme, constitué de femmes et d'hommes ayant réussi socialement et faisant partie d'une communauté d'élites. Pour servir son propos, il use de cases presque identiques, le montrant lui assis à une table, les bulles de textes explicatifs denses s'enchaînant, n'offrant que peu de répit au lecteur. Seules trois planches (dont la dernière, conclusive) où il interroge Dieu, de manière un peu ironique, plus quatre imaginées avec sa femme en 2022, intitulé Kiss of Death – racontant le destin funeste de maisons d'édition ayant soutenu le travail de cette dernière – viennent redonner un peu de rythme à cet essai démonstratif. Huit autre pages abordent un épisode traumatisant de 1966, lié à un Bad Trip, ayant peut-être déclenché sa maladie d'après lui. Ce dernier étant peut-être accentué par celle de sa mère, dont l'abus d'amphétamines durant presque 25 ans l'avait rendue elle-même paranoïaque.
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Une nouveauté de Robert Crumb, que les lecteurs français ont découvert dés 1970 en couverture du numéro 1 de la revue Actuel nouvelle formule, est toujours un événement. Cet artiste iconique de la scène underground des sixties californiennes, associé malgré lui au mouvement hippie, a su proposer, au fil du temps, une somme de récits et de visions de la société assez déglinguée, correspondant à ses propres expériences, qu'elles soient familiales ou plus intimes. Le tout, toujours accompagné de ce trait noir épais hachuré si caractéristique, souvent déclencheur d'achat. S'il est vrai que nombre de ses œuvres datent d'il y a longtemps, la France n'a jamais été avare de rééditions. Les éditions Cornélius se sont imposées dès 1999 comme l'éditeur privilégié de son anthologie. Le dernier travail de création moderne, La Genèse, remontant à 2009 chez Denoël Graphic. Alors si les amateurs savent que ce vieux monsieur de 83 ans vit reclus depuis des années dans un petit village du Sud de la France, au milieu de son exceptionnelle collection de 78 tours de Jazz, World music ou Bluegrass, et qu'il n'a pas un tempérament de boute-en-train, on se doute bien que, au crépuscule de sa vie, vu l'état de notre société actuelle, et alors que sa femme Aline, elle même dessinatrice, est décédée depuis plus de trois ans, l'ambiance n'est pas à l'euphorie. Se pencher dès lors sur le sujet de sa propre paranoïa, qu'il analyse de manière tout d'abord très factuelle en posant une définition, apparaît comme une sorte d'évidence, tant ce trait de sa personnalité perçait de manière plus ou moins évidente dans la plupart de ses récits antérieurs. En tout état de cause, si l'on ne referme pas le livre en cours de route, ayant le sentiment un peu désagréable de se forcer à lire un pamphlet complotiste, c'est bien grâce à ses passages biographiques ou ceux traités avec un certain second degré bienvenu (volontaire ?) nous rassurant quelque peu sur la faculté de l'auteur à encore se poser des questions. Sinon, ce petit livre aurait eu un goût bien trop limite. Résultat concluant sur le sujet choisi ? Oui.