L'histoire :
« Un étranger se tient debout dans l’ombre, un vague sourire aux lèvres. Du jour où je l’ai rencontré, j’ai su que c’était le bon. Celui qui me sortirait de mon existence morne et solitaire, qui me donnerait l’amour que j’ai si désespérément attendu. Il m’appelait...Poupée d’amour. » Cette jeune femme, secrétaire dans une petite maison d’édition est dévastée par une rupture sentimentale. Elle se souvient...Souhaitant faire quelques pas un soir pour se changer les idées, elle était sortie de son lotissement et avait marché sans but, jusqu’à arriver à un petit bois qu’elle n’avait jamais remarqué. Là, elle avait rencontré un homme charmant dont elle ne percevait pas les traits de visage, ceux-ci étant cachés par les ombres lunaires des arbres et l’obscurité. Une relation était alors née entre eux, un peu toxique. A chaque fois, il fallait en effet jouer à un jeu dans la petite maison cachée au milieu des bosquets. Mais cette relation a eu une une fin semble t-il, à cause d’une double relation, elle l’ayant surpris avec une autre. Et puis il y a eu aussi cet accident, où lui a perdu son visage, entouré désormais de bandelettes sur la photo d’hôpital qu’elle contemple dans sa chambre. Quel désespoir ! Mais pourquoi tout cela est-il si triste et si embrouillé ? Il faut qu’elle s’habille et qu’elle aille se promener, peut-être vers le petit bois...
Ce qu'on en pense sur la planète BD :
Les amateurs de comics alternatifs suivant Charles Burns depuis ses débuts dans les années 80, guettent avec un mélange d'excitation et d'angoisse ses nouvelles parutions, tant cet auteur reconnu a montré, depuis qu'il est publié en belles éditions cartonnées toilées en France, que sa verve fantastique très personnelle et malfaisante s'adaptait plus ou moins à ce format franco-belge. Ce qui fonctionnait avec un clin d’œil de tintinophile dans la série trilogie Nit Nit (2011-2014) l'était un peu moins avec Dédales, même si cette seconde trilogie (2019 -2023 ) était plutôt réussie. Ces livres ont été accompagnés de publications Arty et souvent limitées, dans des petits formats mettant prioritairement en avant sa patte graphique. Dans cet élan, 13 pages couleur grand format dans l'album Vortex (2016) et un recueil soigné petit format noir et blanc entièrement toilé Love Nest (même année), ont mis en scène des vignettes reprenant le style des couvertures de Romance comics (américains) des années 50. Qu'ils soient ou pas volontairement associés à une langue imaginaire, dans l'esprit d'éditions pirates thaïlandaises, pour brouiller encore davantage les pistes, on se demandait où allaient nous mener ces petits jeux, qui, s'ils restent sympathiques et charmants, n'apportaient pas grand chose au panthéon scénaristique de l'auteur. Ce Unwholesome Love, autopublié par l'auteur dans sa structure Fictopicto en 2024 et donc ici dans la collection « comics » Kim de Cornélius, à l’instar du précédent recueil d’images Caprices, répond un peu à cette question, en imaginant une histoire étrange et à l'ambiance onirique forte, divisée en 3 chapitres d'une dizaine de pages chacun. Si le titre lui-même, le plot de départ et la première case gros plan « aux sanglots » sont assez classiques et typiques du style romance, Charles Burns use à la fois de son noir et blanc unique, aux clair obscurs nombreux, et du décor d'un petit bois, pour installer le fantastique dérangeant qui lui est propre. A partir de là, voitures, routes sinueuses, scènes d'hôpital et rêves vont se succéder, pour un récit pouvant autant évoquer les superbes films Un si doux visage (Otto Preminger 1952) que Les yeux sans visage (Georges Franju 1960). Si ce nouveau comics ne pourra toutefois pas être qualifié d'œuvre majeure de l'auteur, il diffuse une atmosphère bien étrangement agréable, et aura le mérite de répondre au souhait de nombreux fans un peu frustrés par les recueils d'images, tout en leur offrant un format correspondant davantage aux origines du genre évoqué. Pas si funeste comme cadeau de fin d'année ?