parution 03 novembre 2012  éditeur Tanibis  Public enfant / ado / adulte  Thème Chronique sociale, Mondes décalés, Roman graphique, Sentimental

Tremblez Enfance Z46

Hicham travaille dans un pays du « nord », tandis que sa femme Wassila est restée au « sud ». Séparés, chacun va pourtant tenter de rejoindre l'autre en dépassant les frontières. Un livre-concept malin et étonnant. 100% électronique, 100% humain !


Tremblez Enfance Z46, bd chez Tanibis de EMG
  • Notre note Yellow Star Yellow Star Yellow Star Grey Star
  • Scénario Yellow Star Yellow Star Yellow Star Grey Star
  • dessin Yellow Star Yellow Star Yellow Star Yellow Star
©Tanibis édition 2012

L'histoire :

Hicham est un homme-ruban, une momie, presque l'homme invisible. Il vit et travaille au « nord » dans une usine de conditionnement. Au cours de ses nuits, il rêve de Wassila, sa femme, désormais loin de lui. Il se prépare avant le grand départ. Puis il reçoit un coup de fil de Wassila et lui explique son rêve : il a vu les pentes de Djebel Rhaggar, un lieu qu'ils connaissent tous les deux... Il est prévu qu'ils se rejoignent bientôt. Hicham doit prendre le train de 14h55 et emprunter ensuite un passage, la porte des Lions. L'itinéraire paraît risqué, mais c'est la seule solution pour qu'ils se retrouvent enfin... Au Sud, vit Wassila, la femme d'Hicham. Dans ses rêves, elle s'imagine Hicham en train de la prendre dans ses bras. Elle se réveille et appelle aussitôt Hicham pour lui en faire part. Ils conviennent d'un rendez-vous. Wassila cherche à savoir si Hicham a eu des nouvelles des passeurs, mais la communication est rompue. Elle a eu le temps de lui dire que la porte des Lions était le passage le plus sûr. Le couple pourra-t-il se retrouver à nouveau ? Les deux amoureux vont se lancer dans une course folle, parallèle, les menant tous deux à « VilleFrontière », zone dangereuse, surveillée par une administration tatillonne...

Ce qu'on en pense sur la planète BD :

L'éditeur lyonnais Tanibis édite peu mais bien. Très bien même. Après l'excellent Paolo Pinocchio, voici que débarque un petit ovni interactif, une fable sur l'immigration dessinée sans crayon, réalisée entièrement à l'ordinateur, et teintée d'étrangeté surréaliste. Déjà, un titre curieux et imprononçable pour les Franciliens, un nom d'auteur qui fleure bon la désuétude des consoles Atari ensuite, et un élégant format à l'italienne enfin. Ou la machine – ici l'ordinateur – est conçue comme outil créatif à part entière. Dans une veine presque militante, puisque EMG revendique haut et fort l'influence de la machine dans sa démarche. Le concept de Tremblez Enfance Z46 est ingénieux, simple au possible et diablement efficace : livre-miroir, il peut se lire dans les deux sens. Classique : du début à la fin. Plus original, à l'envers, sans que l'histoire ne perde sa cohérence. Et complètement improbable, si l'envie vous prend, du milieu vers le début ou du milieu vers la fin, vous verrez, ça marche aussi. Tout simplement parce que le « happy-end » se situe à la double page 46, en plein milieu de l'ouvrage ! Deux protagonistes, deux narrations parallèles, « deux temporalités inversées » qui finiront peut-être par se rejoindre malgré les obstacles. Et surtout, EMG nous raconte une vraie histoire d'amour contrariée, sur fond de migration Nord-Sud et de géopolitique heurtée, avec son lot d'espoirs et d'illusions. Le livre fourmille ainsi d'astuces formelles : la pagination inversée (1 à 46 puis 46 à 1), les phylactères qui épousent la forme en 3D des objets, les digressions drôles et loufoques en forme de private joke sur notre époque, l'itération de décors vectoriels flashy, les clins d'œil à Hergé. L'auteur déconstruit pour recréer un univers fantasmé mais bien réel, légèrement suranné, sorte de virtualité composite ancrée dans la réalité la plus prosaïque (ou bien est-ce l'inverse?), mais modélisée, nous plongeant dans une fiction à la fois authentique et imaginaire, une ambiance (faussement) aseptisée et un climat sécuritaire. L'apparente aridité du rendu graphique façon Légo n'empêchant absolument pas l'affleurement d'une certaine poésie, un onirisme qui lorgne gentiment vers la fresque surréaliste, à raison d'une seule case par planche pétrie de détails et rehaussée de couleurs éclatantes en aplats. Pour un résultat électronique parfaitement lisible, dérivant par moment vers la ligne claire (si, si !). Avec un malin contraste entre le fond – une histoire de sentiments – et la forme – une esthétique vectorielle. Et finalement, on se dit que cette BD au suspense décalé et aux partis-pris formels radicaux est unique en son genre, car il serait presque impossible de la transposer à un autre médium. Notamment les fabuleuses pages 46, qui présentent la même scène en double instantané, sous deux angles différents. Magique ! Bourrée d'ingéniosité et d'ironie, voilà une BD unique qui repousse les limites du medium, en mettant face à face l'objet livre et son bourreau probable. EMG vit assurément avec son temps. Mille-feuille narratif et graphique qui prend une autre épaisseur à chaque lecture, cette bande dessinée électronique est un défi technique qui respire l'intelligence et la beauté. Où, contre toute attente, les mathématiques sont au service de l'esthétique, fractale et cassée, tout en lignes droites et en courbes. EMG géométrise et poétise le réel tout à la fois, à mi-chemin entre les codes graphiques des jeux vidéo et la fameuse ligne claire, justement, d'un Serge Clerc. Il semble nous dire que les rêves des migrants seront bien les mirages de l'Occident. « Et un quadrillage en perspective, un vocoder, c’est beau et c’est humain, après tout. »...

voir la fiche officielle ISBN 9782848410234