interview Bande dessinée

Esther Gil

©Ankama édition 2016

Scénariste après ses heures consacrées au musée dans lequel elle travaille, Esther Gil est bien évidemment passionnée d'écriture mais aussi de tout ce que l'art peut produire de Romantique. Après avoir consacré sa 1ère BD à Victor Hugo, elle met désormais en scène Jules Verne et en fait le protagoniste des aventures qui s'inscrivent directement en lien avec celles de ses romans (Jules Verne et l'Astrolabe d'Uranie, dessiné par Carlos Puerta et publié chez Ankama). Le 1er tome de ce diptyque nous a donné l'occasion de la questionner sur son travail et la réalisation de cet album. C'est avec toute sa passion qu'elle nous a répondu.
Vous pouvez prolonger l'interview en accédant au making-of disponible sur le blog d'Esther.

Réalisée en lien avec l'album Jules Verne
Lieu de l'interview : le cyber-espace

interview retranscrite
par
2 décembre 2016

Bonjour Esther. Il y a environ 3 ans, vous signiez (déjà) un bel album mettant en scène Victor Hugo. Votre actualité aujourd'hui, c'est Jules Verne et l'Astrolabe d'Uranie. Pouvez-vous nous dire quel est votre parcours d'auteur et comment vous en êtes venue à écrire des scénarios pour la BD ?
Esther Gil : Enfant, j’étais terriblement timide et solitaire. Je trouvais fréquemment refuge dans le monde intérieur que je m’étais construit et qui était peuplé d’amis imaginaires. A mes heures perdues, je remplissais mes cahiers d’écolière d’histoires inventées. Bien des années plus tard, j’ai entrepris des études littéraires, mais je ne connaissais que peu la bande dessinée, pensant qu’elle rimait uniquement avec le mot humour (je suis une inconditionnelle d’Hergé, Gotlib, Goscinny, Franquin…). Ce n’est que lorsque j’ai rencontré celui qui allait devenir mon compagnon, Laurent Paturaud, dessinateur de bande dessinée, que j’ai appris que le 9ème art pouvait rimer également avec histoire, fantastique, aventure... C’est en échangeant avec Laurent sur son travail de dessinateur que j’ai découvert la méthode de réalisation d’un album. Sensible aux graphismes et à la liberté d’expression de ce média, j’ai alors eu envie de matérialiser sous forme d’albums de bande dessinée toutes ces histoires que je portais depuis tant d’années.

Copyright Esther Gil/Carlos Puerta, Ankama – Documentation

Depuis quand portiez-vous l'idée de l'album et comment est né le projet, puis votre rencontre artistique avec Carlos Puerta ?
EG : En faisant des recherches documentaires pour l’album Victor Hugo aux frontières de l’exil, j’ai trouvé un article qui parlait de l’immense admiration que Jules Verne éprouvait pour Victor Hugo. Il y était fait référence à un roman de Jules Verne qui m’était alors complètement inconnu : Paris au XXème siècle. Moi qui pensais bien connaître l’œuvre de Jules Verne, ma curiosité fût piquée au vif et je voulais en savoir sur ce roman qui m’avait échappé. Paris au XXème siècle est un roman d'anticipation écrit par Jules Verne en 1860, mais Hetzel a toujours refusé de l’éditer. Il n’est paru qu’en 1994, à titre posthume. Ce roman décrit un monde tellement futuriste qu'on a peine à croire qu’il ait pu être écrit en 1863 : des trains propulsés à l'air comprimé, des voitures à hydrogène, des machines ressemblant à nos photocopieuses et à nos ordinateurs d’aujourd’hui… Peu de temps après, j’ai vu un reportage à la télévision concernant la mystérieuse machine d’Anticythère qui a été trouvée en 1900 dans une épave près des côtes grecques. Il s’agit d’un mécanisme en bronze, composé d’une trentaine d'engrenages, construit par les Grecs et daté du premier siècle avant Jésus-Christ. C’est à ce jour l'objet technique le plus sophistiqué qui nous soit parvenu de l'Antiquité. Quelle pouvait bien être la fonction de cet instrument ? Qu’aurait fait Jules Verne s’il avait eu connaissance de cette fabuleuse découverte ? Jules Verne était-il un visionnaire ? Comment avait-il réussi à anticiper si précisément le futur dans son roman Paris au XXème siècle mais aussi dans ses voyages extraordinaires ? Toutes ces questions auxquelles je souhaitais trouver des réponses furent le point de départ. Après avoir conçu le projet, j’ai commencé à rechercher un dessinateur pour le concrétiser. C’est à ce moment là que j’ai repéré sur Internet des illustrations de Carlos Puerta, notamment sa série Adamson. J’ai eu un véritable coup de cœur pour sa technique picturale et son style qui correspondaient exactement à l’univers que j’avais à l’esprit. Je lui ai alors écrit pour lui présenter le projet Jules Verne. Il a accepté de faire les premières recherches graphiques et ensuite tout est allé très vite puisqu’il est entré en contact avec les éditions Ankama qui se sont montrées enthousiastes à la lecture du projet. Une anecdote amusante : dans la ville de Vigo en Espagne où réside Carlos, on peut voir un monument érigé à la mémoire de Jules Verne. En effet, l’écrivain avait consacré un chapitre à la légende du trésor de la baie de Vigo dans l’un de ses romans les plus célèbres, 20 000 lieues sous les mers. Il était même venu pour visiter la ville peu de temps après l’écriture du roman.

Copyright Esther Gil/Carlos Puerta, Ankama – le layout

La représentation graphique de Jules Verne est bien sûr un élément clé pour le lecteur. Le personnage doit répondre à l' « image » qu'on s'en fait mais également s'en distancer, pour susciter la curiosité et même créer la surprise. Cet aspect a-t'il été l'objet d'échanges particuliers entre Carlos et vous ?
EG : Nous avons effectivement beaucoup réfléchi à l’apparence de notre personnage principal. En effet, au moment de notre récit, en 1867, Jules Verne ne porte pas encore la barbe et ne ressemble pas l’image du vieil homme communément répandue dans l’imaginaire collectif. Après concertation, nous avons fait le choix de le représenter tout de même barbu mais brun car encore jeune. Il n’avait que 39 ans.

Revenons à votre travail propre, l'écriture. La première scène fait appel à la technique de la voix-off. C'est un flashback narré par Jules Verne lui-même. Il vous a donc fallu adopter son style, ses codes et « coller » à son écriture, tout comme pour les dialogues. Comment faites-vous pour vous approprier ainsi l'écriture d'un autre ?
EG : Les textes des trois premières pages sont extraits de Souvenirs d’enfance et de jeunesse, un article rédigé par Jules Verne à la demande de Théodore Stanton, journaliste américain. La traduction anglaise est parue en avril 1891 à Boston sous le titre The Story of my Boyhood dans The Youth's Companion. Pour le reste, étant férue de la période romantique, j’ai lu beaucoup de romans, mais également des poésies, des articles de presse, des correspondances (celles de Victor Hugo et Jules Verne ont fait l’objet de publications). Je me suis donc tout naturellement imprégnée des tournures de phrase et du vocabulaire utilisé à l’époque.

Copyright Esther Gil/Carlos Puerta, Ankama – Chronologie

Etes-vous lectrice de BD et si vous deviez citer celles qui vous ont le plus marquées, quelles sont-elles et pourquoi ?
EG : S’il ne devait en rester qu’une, ce serait sans hésiter Sambre de Bernard Yslaire. Cette histoire d’amour tragique, dans le contexte historique de la France du milieu du XIXème siècle, a trouvé une résonance toute particulière au fond de mon âme romantique. Les dialogues sont poignants et les graphismes somptueux donnent un supplément d’âme à cette saga qui est, à mes yeux, un chef d’œuvre…

Un coup de coeur récent ?
EG : Les trois fantômes de Tesla, de Guilhem Bec et Richard Marazano. D’abord interpellée par le titre, puis séduite par le dessin et la mise en couleur, j’ai été définitivement conquise par la lecture de cet album qui est, à n’en pas douter, le fruit d’un important travail de documentation. Cette histoire met en scène Nicolas Tesla, un inventeur américain du XIXème siècle. C’est en faisant des recherches pour le projet Jules Verne que j’ai découvert sa rivalité avec Thomas Edison (dont l’histoire retiendra seul le nom) pour la paternité de certaines inventions. Et puis, c’est bien la première fois que je lis des pages de garde avec autant d’intérêt ! Ceux qui ont lu l’album sauront de quoi je parle. J’attend la suite avec grande impatience.

Envisagez-vous, avec Carlos, une future collaboration qui irait au delà du tome 2 ou concernerait une autre série ?
EG : Carlos et moi sommes en pleine réalisation du deuxième et dernier tome de ce diptyque sur Jules Verne et il nous reste encore de nombreux mois de collaboration avant d’arriver à la conclusion. Nous n’avons actuellement pas de projets au delà de ce deuxième tome. Pour ce qui me concerne, une suite à ce diptyque est difficile à imaginer étant donné que cette histoire est construite avec une vraie fin.

Copyright Esther Gil/Carlos Puerta, Ankama – Documentation

Peut-être êtes-vous en train de développer un nouveau projet, en dehors de la BD ? Si c'est le cas, pouvez-vous l'évoquer ?
EG : La BD, what else ? Mais je change légèrement de registre car il ne s’agit pas de mettre en scène une icône de la littérature française. Cette fois-ci, je travaille sur un projet dans lequel je remonte aux sources du mythe du vampirisme à travers l’histoire d’un couple mythique : Dante Gabriel Rossetti et Elizabeth Siddal. Il fut membre fondateur de la compagnie des préraphaélites. Elle fut sa muse, son modèle et son épouse. L’histoire se situe dans le Londres du milieu du XIXème siècle, non loin du légendaire cimetière de Highgate…

Si vous disposiez d'une faculté extraordinaire, celle de pouvoir sonder l'âme d'un(e) auteur(e) ou d'un(e) artiste, contemporain(e) ou pas, pour en comprendre le génie créatif, qui serait-il (elle) et quelles seraient les raisons de votre choix ?
EG : Etant fille de voyante-médium, je suis bien placée pour savoir que certaines personnes sont réellement dotées de la faculté extraordinaire de pouvoir sonder l’âme humaine. Par contre, je n’ai malheureusement pas hérité de ce don. A travers les deux albums que j’ai réalisés, c’était donc un moyen pour moi de satisfaire ma curiosité et d’explorer l’esprit de ces deux génies visionnaires que sont Jules Verne et Victor Hugo, dont les œuvres m’ont profondément marquée. Comme un alchimiste recherche le processus qui permet de changer le plomb en or, en analysant leur vie et leurs œuvres, j’ai cherché à comprendre comment ils avaient réussi à transcender la réalité pour la retranscrire sous forme de poèmes ou de romans.

Merci Esther !

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