interview Bande dessinée

Carlos Puerta

©Zéphyr édition 2015

Carlos Puerta est de ces artistes dont le visuel marque irrémédiablement la rétine. Ses peintures se démarquent de l'immense majorité des productions, amenant une esthétique rare tout en servant la narration. En effet, chaque case peut-être contemplée comme une œuvre d'art sans pour autant casser le rythme de l'histoire. Connu dans nos contrées grâce à No Man's Land et ses participations à la série Emergency, en passant par Adamson, c'est à l'occasion de la sortie du 3ème volet de Baron Rouge que l'auteur espagnol a bien voulu se plier à l'exercice de l'interview. Gracias Maestro !

Réalisée en lien avec l'album Baron rouge
Lieu de l'interview : Le cyber espace

interview retranscrite
par
7 avril 2015

Bonjour Carlos. Pour ceux qui ne te connaissent pas, peux-tu te présenter ?
Carlos Puerta : Oui, et bonjour à tous et toutes. Cela fait 30 ans que je suis professionnel et j’ai fait de tout : du travail en labo photo à celui en agence avec une repromaster, élaborer les diagrammes et monter les illustrations définitives, faire des story board pour des spots, des illustrations publicitaires ou éditoriales… J’ai aussi illustré des recueils de textes, des manuels, des romans ou nouvelles, comme «20 000 lieues sous les mers», «Le Livre de la Jungle», mais aussi les 4 premiers romans du «Capitan Altatriste» (NDLR : une série littéraire d’Aturo Perez-Reverte, auteur contemporain qui campe des aventures cape et d’épées dans l’Espagne du XVIIIème siècle. Ses romans sont connus pour être extrêmement bien documentés du point de vue historique). Actuellement, je me dédie entièrement à la BD.

Comment es-tu devenu dessinateur de BD ?
Carlos Puerta : J’ai toujours été un lecteur de Bds. J’étais enfant et je lisais déjà des Bds de super-héros ou «El Capitan Trueno» (NDLR : on pourrait traduire «Capitaine Tonnerre», un personnage de Bd espagnol du milieu des années 50. C’était la série la plus populaire à l’époque. Elle mettait en scène les aventures d’un chevalier et de ses compagnons, justicier de la veuve et de l’orphelin…). Il faut dire que dans l’Espagne des années 70, on ne pouvait pas trouver grand-chose d’autre. Et puis avec les années 80, j’ai pu avoir dans les mains des revues comme «1984» ou «Creepy», qui m’ont fait découvrir un genre de comic, celui pour adultes et les possibilités infinies que propose ce media. Puis j’ai découvert des œuvres pionnières comme «Little Nemo», «Krazy Kats», «Polly and Her Pals» (NDLR : les premières traductions françaises font référence à «Poupette es sa famille»), «Flash Gordon», «The Phantom» ou «Prince Vaillant» ont fini par me décider. Mai de toute façon mes influences viennent avant tout de la peinture ou des illustrations de la fin du XIXème et du début du XXème siècle. Des peintres comme Pradilla, Casas, Fortuny, Casado del Alisal, Pinazo, Vierge, Segrelles et des illustrateurs américains comme Pyle, Wyeth, Clement Coll, Cornwell, Fawcett… Mais il y a eu un catalyseur à ma vocation : cette célèbre «Modiva madrilène» (qu’on a ensuite nommée «Movida» tout court car elle s’était généralisée à toute l’Espagne). C’est à ce moment-là qu’il y a eu une véritable impulsion dans ce pays qui sortait à peine d’une dictature. Des tas de groupes musicaux ont pu trouver un écho grâce à cette conjoncture culturelle, l’intérêt que Madrid a suscité et l’appui de la Municipalité. Mais ce moment a aussi bénéficié aux arts graphiques. Dans cette ère culturelle, le moment a aussi été propice aux peintres et illustrateurs. Il est arrivé la même chose à la BD, il y a eu un boom. Jusque-là considérée comme un sous-produit, elle est devenue culturellement respectée. Il n’y avait pas une seule commune qui ne voulait pas avoir son festival ou son concours de BD ! Entre parenthèses, on a découvert après qu’il s’agissait d’effet d’annonces, car les hommes politiques cherchaient aussi à récupérer des voix. De nouveaux éditeurs et de nouvelles revues ont vu le jour dans ces années-là : Josep Toutain, Norma, Ed. Lacupula… J’ai été totalement immergé dans cela et je n’ai pu y échapper ! Pourtant, je me suis dédié assez brièvement à la BD espagnole. J’ai commencé avec des publications pour la revue «Creepy». Puis j’ai dessiné une série, «No Man’s Land», pour la revue «Top Comics» (NDLR : publié en France chez Semic, collection Privilège, Mai 2000). Puis quand les revues de comics ont commencé à disparaître parce que le marché changeait, j’ai arrêté. J’ai eu une proposition de Josep Toutain, qui, après avoir essuyé les plâtres de la crise, a tenté de ressusciter la revue «Comics International & Illustration». On a lancé une série intitulée «Aérostats» en 1992, je crois, mais qui n’a pas vu le jour puisque la revue a périclité au bout de 4 ou 5 numéros. Puis j’ai acheté les droits de la série «Planète» d’Agostini, pour les éditions du Labyrinthe, mais elles ont aussi coulé. J’ai alors commencé à être publié dans la presse, deux séries jeunesse pour le quotidien «ABC». Dans ces années, la presse espagnole permettait à de jeunes auteurs de s’aguerrir tout en pouvant gagner leur vie. Avec leur disparition, dans les années 90, une autre manière de publier s’est imposée aux auteurs et à part quelques cas très exceptionnels, ils n’étaient pas payés avant publication, leur rémunération reposant sur d’éventuelles royalties potentiellement générées par les ventes. Dans ce contexte, les auteurs ne pouvaient pas vivre de leur art en Espagne. En 2000, Erwin Rustemagic, de l’agence SAF, m’a contacté. Il avait publié en album la série «No Man’s Land» dans plusieurs pays. On a fait ensemble «The House of Pollack Street» (NDLR : publié en 2004) pour la France, l’Allemagne, la Hollande… Une œuvre que je ne recommande à personne. Il a fallu que je la dessine en pleine convalescence et dans des conditions lamentables. Je me rétablissais d’un grave accident de voiture… Mais c’est là que j’ai commencé ma relation avec le milieu éditorial français. J’ai fait un album pour Glénat, puis j’ai été contacté par Robert Laffont, jusqu’à aujourd’hui.

Ton style est assez proche de la peinture, mais tu proposes aussi un dessin très réaliste. Peux-tu nous livrer un de tes secrets, nous parler un peu de ta technique ?
Carlos Puerta : Comme j’ai pu te le dire, mes influences viennent de la peinture, avant d’être issues de la BD. Et quand il s’est agi pour moi de raconter des histoires en images, j’ai décidé de le faire en mobilisant ce qui me plaît : peindre. Le secret, c’est avant tout de beaucoup travailler, de posséder une formation artistique solide. Mais j’ai un défaut, et d’ailleurs je ne sais pas si d’autres dessinateurs éprouvent cela : je vois mon monde comme étant en permanence référencé. C'est parfois assez terrible, parce qu’il m’arrive de parler avec quelqu’un et me surprendre à constater que si je le regarde, c’est pour capter ses expressions, la manière dont la lumière tombe sur son visage. Après, adopter ou désirer un style très réaliste me conditionne. Ça peut même devenir un poids car j’ai l’impression de ne pas pouvoir m’échapper d’un genre d’histoire que je veux dessiner ou qu’on peut me confier. Les références photographiques sont nécessaires, en particulier pour «Baron Rouge», qui demande un gros travail de documentation, propre à l’histoire mais aussi adaptée à la façon dont j’ai envie de la raconter. Tout cela demande un travail important de préparation afin de réunir toute la documentation nécessaire, celle qu’impose le scénario, avec des machines comme les uniformes, les blindés, les avions, tout cela avant de se mettre à l’ouvrage. Puis vient le moment de m’emparer du scénario de Pierre et de le convertir en images. Et puis arrive le laborieux travail de dessin et peinture, qui me prend environ un an, malgré le fait que je me sers aussi de l’ordinateur (je le précise au cas où l’on croie que c’est l’ordinateur qui fait tout le travail). Des fois c’est amusant de voir des commentaires au sujet de planches qui ont été réalisées sur une table. Il m’arrive assez souvent d’entendre des commentaires du genre «auteur hyperréaliste», alors qu’en réalité, ce qui prime, c’est «la tache» et l’impressionnisme-expressionnisme dans mon travail, qu’on peut très bien voir si on est un peu observateur. Mon approche de la peinture digitale (corel painter) a été lente et mûrement réfléchie. J’ai progressivement appris et adapté mes techniques traditionnelles à la peinture digitale. Comme au début j’utilisais une technique mixte (couleurs directes et digitales), j’ai fait évoluer ma «cuisine» de peintre de telle façon qu’il est devenu difficile de différencier si la planche a été peinte avec une technique ou l’autre.

Tes influences sont donc nombreuses…
Carlos Puerta : Celles de la peinture et des illustrations fin XIX ème et début XXème. La peinture historique de peintres espagnols comme Pradilla, Casas, Fortuny, Casado del Alisal, Pinazo, Vierge, Segrelles, et des illustrateurs américains comme Pyle, Wyeth, Clement Coll, Cornwell. Et des auteurs de Bd comme Foster, Raymond, Sickles, Giraud, Hermman…

Ton actualité, c’est le troisième tome de «Baron Rouge». Comment est née cette histoire écrite par Pierre Veys ?
Carlos Puerta : Pendant que je réalisais le tome 3 d’«Adamson», chez Delcourt, une série qui n’est pas terminée, mais pour le moment arrêtée, nous avions eu une collaboration pour les éditions Zephyr, pour un album collectif intitulé «Emergency». J’ai aimé cette expérience ainsi que l’éditeur, Alex Paringaux. A la fin d’«Adamson», comme Delcourt ne se décidait pas à faire un tome 4, Pierre Veys m’a indiqué qu’Alex voudrait bien faire quelque chose avec nous, et j’ai répondu sans trop y réfléchir non plus que j’aimerais dessiner le Baron Rouge. La vérité c’est que j’aurais dû y réfléchir un peu mieux : Adamson était une série laborieuse, le style de la peinture est peu rentable. J’avais envie de changer de registre mais finalement c’est sorti avant «Baron Rouge».

Le personnage du Baron Rouge a une histoire dans la Bd et dans les comics book. On pense à l’interprétation de Joe Kubert ou celle de George Pratt. Ces séries représentaient-elles quelque chose pour toi avant que tu ne t’empares de son histoire avec Pierre Veys ?
Carlos Puerta : Curieusement, je me sens plus proche du «Enemy Ace» de Kubert, que je préfère à l’ouvrage de Pratt. J’ai eu du mal à apprécier cet dernier, dont le style me distanciait de l’histoire (bien que je trouve que chaque case est incroyable), mais je ne suis pas arrivé à l’apprécier en tant que Bd. Je le vois comme un assemblage de magnifiques illustrations. Mais ces deux histoires n’ont en rien compté pour ce qui est de la création de la nôtre avec Pierre. De toute façon, je ne regarde jamais ce qu’on fait d’autres auteurs, pas plus que je n’essaie de trouver en eux des références lorsqu’il faut que je me confronte à mon propre travail. J’évite d’être influencé d’une quelconque façon.

Pierre est connu pour ses Bds humoristiques. Avec cette série, il semble sortir complètement de ce genre. Dans « Baron Rouge », des éléments fantastiques, comme le pouvoir que possède le personnage, qui se mêlent à d’autres plus historiques, ou réalistes. On retrouve aussi un peu cela dans « Adamson ». Qu’est-ce que tu peux nous en dire ?
Carlos Puerta : Je ne connaissais pas Pierre avant « Adamson », mais de façon surprenante, nous nous sommes rendu compte que nous avions beaucoup de centres d’intérêts communs, ce qui a rendu tout facile entre nous. Notre façon de concevoir «comment raconter l’histoire» est quasiment toujours la même. On aime l’Histoire et les uchronies, etc… Quand il me propose une idée, presque tout le temps, j’ai eu la même (et inversement). On est même nés le même jour du même mois !

Ces deux séries t’ont demandé de dessiner beaucoup d’engins et machines, mais les décors ont aussi beaucoup d’importance. J’imagine que le travail de documentation a été pointu…
Carlos Puerta : Oui, c’est affreux et quelques fois très stressant ! Tu as beau chercher et chercher, mais l’avion qui t’intéresse ne sort pas, ou le détail que tu cherches sur la mitrailleuse reste introuvable, comme pour l’intérieur d’un char ou d’une forteresse, parce qu’ils n’existent plus… La plupart du temps, il s’agit de faire « comme si c’était ainsi ». Je veux dire, il m’arrive de ne pas pouvoir retranscrire une rue, ou le levier qui commande le largage d’une bombe, mais ce qui compte, c'est que ça paraisse plausible. Arrgh, je veux un scénario fantastique, pour pouvoir inventer toutes sortes de choses !!!

De façon générale, quelles qualités attends-tu d’un scénario ?
Carlos Puerta : Qu’il m’accroche, qu’il me touche, que cela soit une bonne histoire (qui ne soit pas celle à laquelle on s’attend, avec de bons personnages et que la trame leur permette de se développer pour mieux pouvoir attraper le lecteur). Je m’explique : Howard Hawks, le réalisateur, a tourné 3 films qui m’ont particulièrement ému : «The Big Sleep» («Le grand sommeil»), «To Have or Have Not» («Le Port de l’angoisse»), et 3 versions d’une même histoire : «Rio Bravo», «El Dorado», «Rio Lobo». Dans ces films, ce n’est pas tant la trame qui compte. Ce qui est réellement génial, ce sont les sous-histoires, ce qui est raconté à travers les personnages, avec des dialogues d’anthologie (selon moi), et la façon dont ils évoluent au fur et à mesure. Et puis, j’aime l’aventure pour l’aventure, Feval, Scott, Dumas, Salgari…

Comment s’articule ton travail avec Pierre ?
Carlos Puerta : C’est très simple. Une fois que nous avons évoqué et développé ce que nous voulons raconter, comme Pierre me connaît bien et sais comment je vais élaborer ma narration (sachant aussi que je suis très respectueux de son scénario), il me laisse l’entière liberté pour le découpage. Puis je lui envoie les crayonnés, qu’il valide quasiment toujours sans demander de modifications et puis on continue… Ça avance comme ça. On travaille avec beaucoup de confiance mutuelle et il en résulte un certain confort.

Peux-tu évoquer tes projets, nous dire sur quelle BD tu travailles ?
Carlos Puerta : Oui, j’ai des choses de prévues, mais franchement, je ne peux vraiment pas en dire plus. Le monde de l’édition change constamment, par exemple Dupuis a racheté Zéphyr, et finalement la vie des auteurs n’a rien de simple ni de très commode…

Pour revenir au «Baron Rouge», sa vie continue un peu partout dans le monde, à travers des expositions. Je pense en particulier à l’expo de Barcelone, consacrée aux comics de guerre…
Carlos Puerta : Oui, l’expo du Salon de Barcelone était très bien. Elle est devenue itinérante et sera dans plusieurs villes d’Espagne, mais il n’y en a pas tant que cela non plus. Deux restent à confirmer, il me semble. Une autre aura lieu à l’expo comics de Sofia, en Bulgarie, en août, où une vingtaine de planches seront exposées. Et puis il y aura aussi une expo au Musée des Beaux-Arts de Mulhouse, 14 en BD, qui débutera le 19 septembre, avec des auteurs comme Gibrat, Romain Hugault, Nicolas Juncker, Maél, Marko, Alain Mounier, Delphine Prihet-Mahéo, qui sont mes compagnons d’expo, ainsi que d’autres invités comme Tardi, Pendanx, Breccia, Bourgeon…

Penses-tu qu’un jour, tu écriras une histoire et la dessineras, pour pouvoir tout contrôler ou juste pour faire ta propre BD de A à Z ?
Carlos Puerta : Oui j’y pense, mais j’ai besoin de temps. Élaborer un bon scénario prend du temps et je respecte beaucoup l’exercice. Faire mes planches m’en prend déjà beaucoup (du temps) et concilier cela avec la vie de famille n’est pas évident. Travailler à la maison et s’occuper de ses enfants, c’est très compliqué, sans même parler des événements que la vie te réserve et qui n’étaient pas vraiment prévus…

L’Espagne compte de très nombreux auteurs qui travaillent dans la BD, que ce soit pour du Franco-Belge ou même pour le marché américain. Comptes-tu des amis parmi eux ?
Carlos Puerta : Je n’ai pas beaucoup de relation avec des auteurs du monde de la BD. Et depuis que je me suis installé en Galice (je viens de Madrid), il y a 14 ans, j’ai perdu contact avec beaucoup d’entre-eux…

Une carrière américaine te plairait-elle ?
Carlos Puerta : Non, en tout cas je ne l’imagine pas, cela ne me touche pas de dessiner des super-héros. Pourquoi pas un «Batman Black & White» ? Ou quelque chose qui me permettrait d’explorer mon style. J’ai bien failli, en 1990. J’ai fait un test, comme de nombreux auteurs espagnols, pour Marvel UK, et j’ai été embauché pour faire les couvertures d’une série dédiée à un personnage nommé Deathead (ou quelque chose comme ça). Un type avec une tête de mort, aux proportions minuscules par rapport à ses épaules. Mais le destin en a décidé autrement, parce qu’au bout de quelques mois, Marvel UK a plié la boutique !

Si tu avais le pouvoir de visiter l’âme d’un artiste, pour en comprendre l’inspiration ou le génie, qui choisirais-tu et pourquoi ?
Carlos Puerta : Daniel Vierge, un dessinateur espagnol lamentablement oublié, mais qui a influencé toute une génération d’illustrateurs. J’ai une admiration sans borne pour lui, qui a dû faire face à une hémiplégie. Il était paralysé du côté droit et a du tout réapprendre pour pouvoir dessiner de la main gauche, tant sa passion était grande. Et il n’a pas perdu une once de son incroyable talent.

Merci beaucoup Carlos !


Carlos Puerta